L’école dehors : une reconnexion à la nature

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Dans un monde envahi par les écrans et dans lequel la préoccupation de la place faite à l’intelligence artificielle est omniprésente, il existe à l’école Paul Bert de Bordeaux une oasis pédagogique à découvrir. Depuis la fin de la période COVID, deux professeurs des écoles exerçant en CE1-CE2, expérimentent « l’école dehors ». Laure Delamarne et Patricia Lewis se sont confiées à deux seniors reporters, eux-mêmes anciens enseignants : elles nous ont fait vivre avec enthousiasme leur pratique pédagogique innovante, dans la nature. 

Laure Demarne et Patricia Lewis devant la cabane construite avec leurs élèves dans la cour de l’école Paul Bert et devant la fresque de Waza en façade, rue des Ayres.

Laure Demarne est enseignante depuis plus de 30 ans. Elle a toujours eu des projets liés à l’environnement et au développement durable. Elle pratique l’école l’école dehors depuis la période post-Covid. Après avoir regardé des webinaires suisses et belges et avoir lu Crystèle Ferjou, conseillère pédagogique et pionnière dans ce domaine, elle s’est dit « waouh », ça se fait en France, on peut le faire. Sa démarche a ainsi été légitimée. 

Patricia Lewis est professeur des écoles depuis 17 ans. Elle a fait une conversion professionnelle, un choix familial. Elle y a perdu financièrement mais y a gagné beaucoup dans sa vie, dans son rapport avec son enfant. Elle a découvert les élèves à ce moment-là : c‘est incroyable ces petits êtres, ce potentiel cérébral extraordinaire. Son arrivée à l’école Paul Bert a été confortable pour elle.

Elle s’est glissée dans les petits sabots de sa collègue Laure, de jolis sabots d’ailleurs : elles ont nourri le projet toutes les deux, projet qui se nourrit encore au cours du temps.

Le groupe scolaire Montaigne est devenu l’école élémentaire Paul Bert en 1965 au 62, rue des Ayres

Quel lieu utilisez-vous et à quelle fréquence sortez-vous avec vos élèves ?

Il n’existe pas encore de références officielles ministérielles concernant l’école dehors. Les écrits de Chrystèle Ferjou et ce qui se fait déjà ailleurs constituent une bonne base de travail.

LD : « En France l’école dehors se pratique une journée hebdomadaire. Cette régularité toute l’année permet de tisser un lien avec le lieu. On le voit évoluer au fil des saisons, quelle que soit la météo. C’est la base. On n’obtient pas du tout les mêmes résultats si on sort une fois par mois ou tous les deux mois. Cette régularité offre la possibilité de construire des habitudes de travail en extérieur et prolonge les activités en classe. »

Comment préparez-vous une séance et comment l’articuler avec les programmes ?

LD : « Aujourd’hui j’ai fait une dictée en mouvement et des maths de numération avec les CE2. Ils devaient créer des nombres avec du matériel naturel. On a eu une séance de lecture et je leur ai lu une histoire. On a fait du repérage sur le plan au jardin Public. Tout cela constitue des points du programme. »

PL : « En maths et en français ça dépend du niveau des élèves : aujourd’hui, lecture et des ateliers de niveau. Quelques élèves sont des non-lecteurs. Je profite d’être dehors pour les prendre individuellement pendant que les autres sont en autonomie. Tout le monde y trouve son compte. »

Est-ce que le travail dehors laisse plus de place à la spontanéité, à l’adaptation ?

LD : « La dernière fois des écureuils jouaient autour de nous. Là tu ranges tes maths, tu ranges ton français. C’est fascinant et ça débouche sur plein de connaissances. Aujourd’hui on a compté 32 oies autour de nous, c’était comme une colonie. C’est formidable de se saisir de cette opportunité. J’aime bien cette notion « de l’imprévu » dans l’école dehors. Ça vient mettre du piment et de l’aventure dans ce qui est en train de se faire. »

PL : « Ce n’est pas grave si on lâche les maths au moment où passent les écureuils et les oies. C’est génial de constater toutes les questions spontanées. Ils sont complètement impliqués, leur questionnement devient  le fil conducteur des séances à venir. »

Il faut savoir rebondir sur les questions des enfants : les enseignantes font confiance à leur intelligence. Le questionnement est la base à utiliser pour avancer.

LD : A tous les enfants on peut dire : « Elle est intéressante ta question, il ne faut surtout pas qu’on l’oublie une fois revenus en classe. »

Quelle(s) discipline(s) travaillez-vous le plus dehors ?

PL : « Je ne sais pas s’il y a une discipline qu’on travaille davantage dehors. Je dirais qu’on les travaille presque toutes. Au jardin Public on parle de son histoire. Tout peut être sujet dans une ville au passé si riche. Je dirais même qu’on travaille mieux, en géographie par exemple, pour aborder les reliefs. »

Les compétences font vraiment partie des programmes scolaires. C’est une manière efficace de travailler la motivation, la coopération, la capacité à s’exprimer oralement. L’autonomie s’apprend davantage dehors quand on n’a pas « la maîtresse sur le dos » !

La relation enseignants-élèves évolue-t-elle ?

LD : « L’école dehors change complètement la posture de l’enseignant. Certains collègues peuvent s’en inquiéter… et craignent de se lancer : on ne « maîtrise » plus notre classe. On est avec eux, à leur côté, pour apprendre. On leur montre que nous aussi on apprend. C’est tellement important car on apprend toute sa vie. Ils ont un autre regard sur nous aussi, d’entendre dire « je ne sais pas », même si parfois c’est une posture pour favoriser ce questionnement. »

PL : « On est dans le jeu avec eux. On est sur un plan d’égalité, on est ensemble :  assis par terre, on est dans la terre, on est avec eux. On mange ensemble, on partage beaucoup. On crée une communauté, une synergie s’instaure petit à petit dans la classe. »

Même si à l’école élémentaire ce n’est pas toujours vrai, c’est tout de même fréquent de constater que le professeur est en position frontale : je suis le prof, tu vas m’écouter, tu vas faire ce que je demande maintenant. A l’école dehors, on écoute la question de l’élève, et cette question intéresse tout le monde. On va y répondre ensemble. Cette valorisation est la source de la motivation. Ainsi les non-scolaires, ceux qui ont envie de bouger partout, deviennent passionnés des grenouilles, des rapaces. Ça leur donne envie de lire, ça leur donne envie de piocher pour chercher et trouver.

Cette fresque, signée Waza en 2025, contribue à l’identité de l’école Paul Bert

Quel rôle joue le contact avec la nature dans votre projet pédagogique ? 

LD : « Travailler une éducation à l’environnement, à travers des livres sans jamais mettre le nez dehors, je ne suis pas sûre de l’efficacité sur le long terme. Avec l’école dehors, nos élèves développent une sensibilité particulière : il peut y avoir un peu de rejet au début, avec des hurlements quand une sauterelle se pose sur eux. A la fin ils vont aller les chercher, les observer avec une loupe, couchés par terre. »

 PL : « Les enfants sont incroyablement écolos quand ils font ce lien entre les vers de terre, la faune du sol et la mort du petit oiseau qui les nourrit. « La mort, elle aide la vie », elle est forte cette réflexion. » 

Avec l’école dehors, les enseignantes ont conscience de préparer les écocitoyens de demain. Les élèves s’emparent du territoire qu’ils connaissent comme leur poche. Ils le connaissent tellement qu’ils s’y attachent. Le lien est très fort ! 

LD : « Ils sont capables de rester lovés contre un arbre, dans le temps qu’on appelle le moment nature. Ils apprennent cette relation à la nature, à être dans cette solitude-là. »

PL : « Nos élèves sont les écocitoyens de demain. La petite avec le chêne qu’elle fait germer « c’est mon bébé, je suis sa maman. Il se crée un vrai lien, ils sont fascinés par le vivant et rares sont ceux qui ne finissent pas par l’être. »

Les deux enseignantes, par leur enthousiasme, finissent par vaincre quelques réticences… telle que la peur des araignées, la crainte de s’asseoir par terre et de se salir. Finalement elles obtiennent une très belle connexion au vivant.

Chaque fin d’année scolaire elles proposent une carte postale aux élèves, sur laquelle un paysage est dessiné. Ceux-ci l’adressent à quelqu’un et ce qu’ils écrivent sur leur année d’école dehors est bouleversant et émouvant : « prenez soin de la nature, elle est belle, on l’aime tellement ! »

Quel conseil donneriez-vous à un collègue qui souhaite se lancer dans l’expérience ?

D’un commun accord nos deux interlocutrices : « vas-y lance-toi, il faut y aller. Des choses simples au départ et petit à petit, ça va se construire. Les enfants ne sont pas indisciplinés. Il faut avoir conscience que le risque zéro n’existe pas, nulle part, même au sein d’une classe. En posant des règles très strictes, ils les respectent incroyablement. Les responsabiliser les fait grandir. Ils sentent qu’on leur fait confiance. »

En une phrase pourriez-vous dire ce que l’école dehors apporte aux élèves et à vous-mêmes ?

LD : « C’est le mot liberté qui me vient. Ça nous apporte à tous la liberté : la liberté d’être, la liberté de mouvement, la liberté pédagogique, celle de se découvrir et de se rencontrer. Les enfants utilisent ce mot également. On le partage  avec eux, c’est touchant. »

PL : « Pour moi c’est arriver à replacer l’humain à sa vraie place qui me tient à cœur. Le respect de soi-même, des autres et du vivant, c’est vraiment fondamental pour tout le monde. »

La réalisatrice de documentaires Blandine Armand a suivi l’an dernier l’école dehors avec nos deux professeurs de l’école Paul Bert. 

 Dans cette classe innovante, des élèves bordelais suivent un enseignement hebdomadaire hors les murs. France tv explore comment cet apprentissage en pleine nature favorise le développement des compétences scolaires, renforce la confiance en soi et éveille la conscience écologique des enfants grâce à une immersion pédagogique concrète et régulière.

Et si l’école se vivait aussi dehors ? Le Guide départemental de l’école du dehors élaboré par le groupe départemental EDD de la Gironde accompagne les enseignants dans cette démarche innovante et inspirant. 

Andrée et Hubert

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