« Mes parents ont enfin une sépulture » a témoigné Boris Cyrulnik, le célèbre neuropsychiatre le mercredi 10 janvier 2024 à Bordeaux, en posant deux « pavés de la mémoire » sur les lieux de son enfance et le dernier domicile de ses parents. Ce fut une émouvante cérémonie à la mémoire de Nadia et Aaron Cyrulnik, ses parents déportés il y a 80 ans, lors de la rafle bordelaise qui avait fait arrêter 365 personnes.
Si lors d’une de vos excursions, vous butez par hasard sur un de ces petits pavés en laiton, vous remarquerez qu’ils sont gravés. Puis, en vous inclinant sur les inscriptions, vous lirez un nom, sa date de naissance, celle de sa déportation ou de son exil, et de son décès, si connues. Il s’agit de celui d’une victime du nazisme et ces pavés de béton recouverts d’une plaque de laiton honorent la mémoire de gens qui ont été persécutés entre 1933 et 1945. Pensé et conçu par l’artiste berlinois Gunter Demnig, ce projet mémoriel a été mis en œuvre en 1996, dans l’objectif de rappeler leur destin tragique en faisant buter les passants sur ces « pierres d’achoppement » dites « Stolpersteine » en allemand.

(Photo libre de droit.)
Encastrés dans le trottoir devant le dernier domicile connu des victimes, plus de 100 000 « pavés de mémoire » existent désormais en Europe. Gunter Demnig insiste sur le fait qu’ils ont vocation à honorer toutes les victimes sans distinction, persécutées pour raisons raciales ou politiques. « C’est l’œuvre de ma vie » explique t-il.
Bordeaux et Bègles sont les premières villes françaises à s’être engagées dans cette démarche
Dans la région bordelaise les premières « stolpersteine » ont été encastrés à partir de 2017. Seize « pavés » sont aujourd’hui posés à Bordeaux. Sur le parvis des Droits de l’Homme où trois résistants autrichiens ont été arrêtés, place Saint-Pierre où une famille de 5 personnes a été déportée. Depuis, huit nouveaux « Stolpersteine » ont été scellés. Pour information au moins « 295 familles, dont 95 enfants » ont été déportés de Bordeaux.

Chaque pavé est un acte mémoriel auquel chacun peut participer individuellement par ses recherches, en sollicitant l’artiste et en s’impliquant dans leur réalisation et leur pose. En effet, à de rares exceptions près, G. Demnig scelle lui-même les pavés (environ 5 000 poses par an). Ce sont aujourd’hui surtout des personnes de la société civile (associations, personnes privées, écoles, etc.) qui font les recherches historiques préalables, négocient auprès des autorités locales l’autorisation d’implanter les pavés et réunissent la somme nécessaire à sa fabrication et la pose par l’équipe de G.Demnig.
Un projet qui intéresse et motive les jeunes générations
Pour cet artiste il s’agit d’une œuvre en mouvement et en perpétuelle élaboration, car les habitants des appartements où vivaient ces personnes assistent fréquemment aux manifestations et cérémonies d’inauguration ainsi que des collégiens motivés par leur enseignant. Ils font même des recherches en cours d’histoire, tout un travail pour reconstituer des biographies, retracer ces évènements tragiques de notre Histoire et créer du lien entre générations.
https://www.cairn.info/revue-allemagne-d-aujourd-hui-2018-3-page-87.htm