Conduire d’énormes navires depuis le large jusqu’aux différents postes d’amarrage le long de la Garonne, nécessite une expérience hors du commun : c’est le métier de pilote maritime. Connaître parfaitement les fonds fluctuants du fleuve, maîtriser des navires de plusieurs tonnes, et savoir répondre à tout imprévu pour amener l’équipage et le bateau à bon port, c’est sa mission.





Au grand port maritime de Bordeaux, ils sont 17 pilotes maritimes, et forment le syndicat de pilotage de la Gironde. Guilhaume Blondet, pilote depuis 30 ans en est le président. Il nous explique les particularités de ce métier souvent peu connu du grand public, et qui représente l’un des maillons essentiels de la navigation du port bordelais.
Senior Reporter : Pilote maritime ou pilote de port ?
Guilhaume Blondet : « On dit pilote maritime, mais dans les faits, on est aussi pilote d’un port. Je suis pilote du port de Bordeaux depuis 12 ans, et seulement du port de Bordeaux. Les pilotes sont des experts du lieu, ils ont une délégation sur une zone précise, car les zones de navigation sont différentes à Nantes, Bordeaux ou Marseille. Les spécificités du port de Bordeaux sont nombreuses. Principalement c’est un port d’estuaire soumis à la marée, dont les particularités premières sont la variation des hauteurs d’eau, les forts courants et les fonds variables. C’est ce que nous appelons « des eaux resserrées » avec des conditions de perpétuelles changements. »
SR : Comment devient-on pilote maritime ?
GB : Nous sommes tous issus de la même formation à l’École Nationale de la Marine Marchande qui s’appelle maintenant l’ENSM, (l’École Nationale Supérieure Maritime ) à Marseille et au Havre. Après 5 ans, nous obtenons un diplôme d’officier puis de capitaine de première classe de la marine marchande. Après 72 mois de navigation en mer, une bonne douzaine d’années embarquées, nous passons un concours public qui généralement s’obtient avant l’âge de 35 ans pour pouvoir intégrer une station de pilotage.
SR : Peut-on alors intégrer un poste de pilotage ?
GB : Ce n’est que la moitié du parcours ! En effet, le diplômé doit trouver une opportunité auprès d’une station recherchant un pilote. Il ne peut exercer son métier qu’en achetant une charge privée lui octroyant un statut d’associé et de copropriétaire des biens et moyens de la station de pilotage.





Tableaux de gestion des entrées et sorties des navires et planning des pilotes
SR : Pouvez-vous nous détailler la mission du pilote de port ?
GB : Le pilote, avec sa connaissance parfaite du lieu, est là pour assister les commandants de navire dans les entrées, sorties et mouvements des bateaux à destination du Grand Port Maritime de Bordeaux. Nous sommes en passerelle, nous guidons le commandant pour réguler le trafic et l’aider dans la manœuvre d’accostage ou d’appareillage de son bateau. Nous sommes aussi partenaires privilégiés du port puisque, par notre activité, nous assurons la garantie d’un transit en toute sécurité. Nous assurons également la protection de l’environnement ainsi que la protection de toutes les installations du Grand Port Maritime.
La station de pilotage de la Gironde couvre le plus large estuaire d’Europe, une zone maritime s’étendant sur un peu plus de 150 kilomètres, et 100 kilomètres entre l’entrée de l’estuaire et le Pont de Pierre de Bordeaux. Les pilotes officient également sur les eaux de la Dordogne jusqu’au pont de pierre de Libourne.
SR : Quels sont les moyens nécessaires pour assurer vos missions ?
GB : La station de pilotage est une petite PME qui a besoin de gros moyens logistiques pour être efficace et réactive sur cette grande ère de jeu. En effet, la station fonctionne comme une entreprise. Nous sommes propriétaires de tout le matériel d’intervention : une flotte de 17 voitures, deux vedettes rapides, un hélicoptère à Soulac, et un radar d’estuaire à leur station du Verdon. 17 salariés regroupant du personnel marin, aérien et du sédentaire travaillent sur les différents services. Ainsi les 17 pilotes sont prêts à intervenir sur les navires 365 jours par an, 7 jours sur 7, et 24 heures sur 24.



Bordeaux, est un port qu’on appelle multivrac. Il peut accueillir quasiment tout le panel de navires qui existent. Tout navire de plus de 50 mètres qui entre dans le grand port maritime de Bordeaux se doit de prendre un pilote.
SR : Quels types de bateaux prenez-vous en charge ?
GB : L’activité phare du port est l’import de produits raffinés et la distribution de ces produits qui représentent à peu près 50% du trafic. Pétroliers, chimiquiers ou navires citernes. Nous recevons aussi du porte-conteneurs, du cargo multivrac avec de l’export de céréales, de produits de seconde vie, du verre pilé, des quartz, de la ferraille. On a bien sûr la croisière. Les débarcadères sont le Verdon, Pauillac et Bordeaux Centre-ville, qui est un peu notre fer de lance puisque les bateaux sont soumis à la vue du grand public. Et après, quelques navires militaires ou de prestige type Grand Voilier.


Le pilote de port rejoint souvent le navire en haute mer au large de l’estuaire, pour emmener le bâtiment jusqu’à sa destination finale. Durant ces opérations plusieurs phases sont dangereuses. La phase d’embarquement, avec le transfert du pilote, depuis la pilotine (bateau rapide) ou l’hélicoptère, au pont du navire parfois par des conditions météo difficiles.
Les manœuvres d’approche et d’accostage, sont également des temps forts et parfois risqués. Le chenalage, qui consiste à faire passer le bateau dans un passage resserré sur des hauts fonds ou des eaux envasées. Le rôle du pilote est justement d’être là pour prendre les choses en main tout en rassurant l’équipage.
SR : Lors de ces manœuvres, quel est votre état d’esprit ?
GB : Nous exerçons une véritable mission de service et le facteur humain est fondamental. Notre rôle est de nous adapter pour transmettre au commandant un environnement de confiance, en le mettant le plus à l’aise possible pour qu’il nous communique les soucis éventuels sur le navire. Nous embarquons avec notre compétence technique. Une fois à bord, il y a ce rapport humain, très important que nous devons créer, pour que les 5 ou 6 heures de ce temps d’activité avec tout l’équipage se déroulent pour le mieux. Nous sommes formés pour cela.

SR : Le métier de pilote maritime est, nous le constatons, un métier difficile et exigeant, mais qui jouit toutefois d’une aura toute particulière dans le monde maritime …
GB : Il y a toujours un peu de vrai et un peu de faux dans tout ça. Le métier interpelle parce que nous sommes très peu, très méconnus du grand public. Nous sommes 331 en France, et seulement 17 pour le port de Bordeaux. Cela nécessite pas mal de passion et d’abnégation. Mais il reste un métier public, très structuré, directement sous tutelle de l’État où l’ascenseur social est totalement légitime. Il suffit de passer un bac, de rentrer dans une école, de travailler, de naviguer. On a toutes les chances d’y arriver.
SR : En deux mots, comment résumeriez-vous ce métier que vous pratiquez depuis tant d’années?
GB : On peut en dire plus de deux? … C’est un métier qui nécessite beaucoup d’investissement humain puisque le chemin est long avant de devenir pilote, il implique pas mal de sacrifices et une vie sociale particulière. C’est surtout un métier très enrichissant puisqu’on rencontre des gens du monde entier. Le pilote, c’est un marin qui a mis son sac à terre et qui partage son expérience avec des marins qui continuent à naviguer
