À l’occasion des Escales du Livre en avril dernier, Arnaud Esquerré était invité lors d’un débat intitulé « Peut-on tout dire en démocratie ? » Le sociologue de formation vient de publier le livre « Liberté, vérité, démocratie » chez Flammarion. Son ouvrage interroge la liberté d’expression et la censure en démocratie. Interview avec l’auteur.

Le livre développe trois concepts de censure : la première, à laquelle tout le monde pense, est celle qui jette un regard sur tout ce qui a le droit d’être produit. Elle se veut l’instrument d’un pouvoir institutionnel qui peut être politique pour les idées et religieux pour les questions morales. Depuis mai 68, elle a perdu beaucoup de pouvoir, les mœurs et l’époque ayant changé. Par exemple, La Commission de classification du Centre National de la Cinématographie existe toujours et donne les visas d’exploitation des films. Elle peut procéder d’une censure partielle limitant l’accès à certains publics. Elle est administrative. C’est la protection de l’intériorité des publics qui est visée.
Deuxième concept : la censure accusatoire attaque à postériori des œuvres, des propos, au nom de groupe, de sensibilité, d’association. L’association chrétienne Promouvoir a attaqué plusieurs films interdits au moins de 16 ans pour les faire interdire au moins de 18 ans avec succès.
Troisième concept : la censure entrepreneuriale. Il s’agit de la censure pratiquée par des entreprises privées sur des plateformes privées. Par exemple, les commentaires des lecteurs de journaux en ligne sont d’abord modérés avant d’être mis en ligne ou bien rejetés.
Ces deux dernières censures sont en progression.

De gauche à droite : Pierre Mazet, Aminata Dembélé, Arnaud Esquerré
En écoutant plusieurs interventions d’Arnaud Esquerré, également auteur de l’ouvrage « Les affres de la disparition de la censure« , on constate qu’aujourd’hui, les mensonges peuvent prospérer sans être inquiétés…
S.R. Comment pourrait-on censurer un mensonge d’après vous ?
A.E. Quand on pose cette question, on pose la question de savoir de quel genre de mensonge on veut parler et dans une démocratie fondée sur la liberté d’expression, il faut admettre que puissent coexister des énoncés contradictoires, c’est-à-dire à la fois des énoncés vrais et des énoncés faux.
Mais en ce qui concerne la politique, on a une exigence plus particulière à avoir envers ceux qui aspirent à des responsabilités politiques ou à jouer un rôle dans la politique. Ils doivent tenir un discours de vérité.
Comme chacune et chacun doivent se décider, notamment en votant, ou pour élire des représentants ou lors de référendums, par exemple, il faut pouvoir le faire sur la base d’énoncés vrais. C’est la raison pour laquelle on doit exiger, que lorsqu’on parle de politique, des énoncés vrais soient tenus.
Alors, la question c’est de savoir comment est-ce qu’on fait pour leur donner plus de poids par rapport à des énoncés qui sont faux ? Évidemment, le rôle des médias est tout à fait central, pour la hiérarchie de l’information, ainsi que la mobilisation des citoyens et des citoyennes.
S.R. Devrait-il exister un Ministère de la Vérité ?
A.E. Quand on soulève cette question de manière humoristique, comme vous le faites, d’un Ministère de la Vérité, il y a deux idées qui viennent à l’esprit.
La première, c’est celle des gens qui disent le bon sens. Le bon sens, c’est en fait un sens unique. Cela veut dire que s’il y a un sens unique, il n’y a pas les autres sens. Le pluralisme, c’est le fait d’avoir une multiplicité d’interprétations par rapport à des faits et qu’il y ait plein de sens dans lesquels il faut choisir de se battre pour certains d’entre eux, et contre d’autres. Là est l’enjeu dans la démocratie.
S.R. Est-ce qu’il existe des sensibilités culturelles à la censure ?
A.E. Alors d’abord, il faut s’entendre sur ce qu’on appelle censure, mais si on parle de la censure qui est exercée par un État, en effet.
Il y a des États qui se présentent comme des démocraties qui mettent au cœur la liberté d’expression et pour lesquelles en fait il n’y a pas de censure d’État. D’autres états exercent une censure sur l’information, sur la manière dont les citoyens, citoyennes prennent la parole dans l’espace public, sur les réseaux sociaux, et il faut voir que cette censure a d’abord une visée politique.
Et donc, ce qui est d’abord censuré, c’est la critique des pouvoirs politiques. Vous avez un autre type de censure qui concerne davantage la morale et qui peut viser les questions liées à la sexualité ou à la violence. Mais une censure d’État a pour objectif d’abord la censure politique. C’est un État non-démocratique.
S.R. La suppression des messages ou d’œuvres envers le public, est-ce du paternalisme ?
A.E. Il y a plusieurs choses : il y a le fait que dans une démocratie, il y a des limites légales à la liberté d’expression*. Toutes les œuvres qui ne sont pas condamnables par rapport à ces limites légales doivent pouvoir circuler, être vues, entendues, etc., mais je vais prendre un exemple qui fait peut-être référence à ce que vous dites.
Les textes peuvent être appliqués de manière différente en fonction des époques. Et je pense, par exemple, en particulier à un délit qui n’existe plus actuellement, mais qui a existé pendant longtemps : le délit d’offense au chef de l’État.
C’est un délit qui a été créé à la fin du XIXe. Il a été supprimé seulement sous François Hollande en 2013. Un collègue qui s’appelle Olivier Beau, juriste, a fait un livre dans lequel il montre que ce délit, qui est le même, le même article, a été utilisé de manière intensive sous Vichy, de manière importante aussi sous De Gaulle, et que Valery Giscard d’Estaing a décidé en 74 de ne plus l’utiliser. On pouvait donc critiquer le chef de l’État très librement parce que le chef de l’État avait décidé de ne pas poursuivre les personnes, et cela jusqu’à Nicolas Sarkozy, qui l’a réactivé en 2008 avant que François Hollande ne le supprime.
Ce n’est pas parce qu’il y a des articles qui existent, qu’ils peuvent être utilisés. Ce qui est important c’est la pratique. Le fait d’avoir une pratique dans laquelle on accepte la critique, et notamment quand on est une personne élue, puisqu’on prend le risque d’être critiqué en étant élu. Il faut donc accepter qu’on puisse être critiqué et caricaturé, ou moqué dans des œuvres.
*Les délits d’expression sont : les propos haineux, racistes, sexistes, homophobes ou encore négationnistes. Ils sont strictement interdits et donc punis par la loi.
Finalement, la liberté d’expression ne s’use que si l’on ne s’en sert pas !