Invisibles femmes !

Corine's avatarPublié par

Au XIXe siècle, les femmes délinquantes, majeures comme mineures, étaient considérées comme des personnes incapables de se conformer à ce que l’on attend d’une mère ou future mère. La société, pour qui la famille est la structure de base, considère la femme comme LE pilier de la morale. À délit identique, celui perpétré par un homme est moralement mieux accepté. Évocation de la vie des femmes incarcérées au château de Cadillac, suite à ma visite de l’exposition « Effacées », aux Archives départementales de la Gironde.

L’administration décide de remplacer les militaires par des religieuses. Ça coûte moins cher ! Elles ont l’habitude de l’enfermement et surtout, ce sont des femmes. Pas de risques de progénitures !  Les nonnes feront principalement une éducation religieuse et morale. Elles ont peur de faire des rondes la nuit et vont se faire seconder par des détenues repérées, les plus aptes à les aider. Avec ces prévôtes une ambiance relativement sécure peut exister. Un médecin, un infirmier et un aumônier complètent le personnel sur place.

Les femmes enceintes condamnées accouchent dans la prison. Leur enfant leur est aussitôt retiré et donné a l’hospice des enfants abandonnés. On le leur rend une fois leur peine accomplie. Vers 1850, le préfet de la Gironde va réussir à faire en sorte que ces mères soient transférées dans une prison départementale, plus petite, avec des conditions meilleures, le temps de l’allaitement. Il obtiendra qu’elles puissent garder leur enfant avec elles, pendant 4 ans. La direction de la prison va beaucoup appuyer cette idée là, jusqu’à ce qu’un autre préfet aille se plaindre au ministère que cela les détourne du travail, que c’est mauvais pour la discipline de garder les enfants, et toujours, que ça coûte cher ! On va même jusqu’à aller chercher les pères pour qu’ils viennent prendre leurs rejetons. Un progressisme pour l’époque ! Le bilan maternité à la  prison n’est pas reluisant. Pas mal de prisonnières meurent en couche, et les grossesses ne se passent pas toujours bien.

Décision de remise d’un enfant à sa mère à la sortie de prison

En 1848, la mortalité en prison à Cadillac est de 15% alors qu’elle est de 5% dans les autres maisons centrales. Le cachot et la camisole de force sont employés pour mater les récalcitrantes.

Afin d’éviter la « contagion du crime », le 10 mai 1839 un nouveau règlement d’uniformisation des prisons centrales durcit les privations alimentaires, parmi d’autres restrictions, et surtout met en place le silence total obligatoire. Contre ce règlement, la mutinerie d’une trentaine de détenues à Cadillac est brutalement réprimée. On les enferme par 10 dans les 3 cachots existants sur le lieu. Elles font beaucoup, beaucoup de bruit. Les autres détenues les entendent, s’énervent, tant et si bien que la direction demande un assouplissement des nouvelles directives qui sera obtenu, mais le silence total est maintenu.

L’administration pense que pour que ces femmes soient réhabilitées, elles doivent être contraintes au travail. Un marché public entre le ministère et les entreprises va donc être créé pour organiser le travail intra-muros. L’entrepreneur général des services devient l’intermédiaire entre administration et entreprises.

Le réveil dans la prison a lieu entre 4 et 6 heures suivant la saison, pour aller prier (l’aumônier se plaint du manque de respect qu’il subit). S’ensuit le travail à l’atelier jusqu’au premier repas vers 9h. Il est constitué d’un bouillon de légumes très clair. Retour à l’atelier, le deuxième repas a lieu à 16h. 700 g par jour de pain leur sont donnés, distribués par petites parts, car de 16h jusqu’au lendemain 9h sans manger… c’est long !  Elles n’ont finalement pas assez de force pour travailler et il fait froid dans ces locaux inadaptés et insalubres.

Du gras dans les repas

Le médecin va demander à ce qu’elles aient du gras dans leur repas pour avoir plus d’énergie. Il obtient 5 décilitres de bouillon de bœuf à ajouter au bouillon de légumes, et la conservation de la viande qui a servi à faire le bouillon pour le deuxième repas de la journée. Cette amélioration est valable exclusivement pour la journée du jeudi qui bénéficie déjà de céréales. C’est peu, mais c’est mieux.

L’État considère que ces femmes doivent être contraintes physiquement, enfermées dans leur corps, les obliger à la saleté. Leurs draps, ainsi que leurs vêtements sont très peu souvent changés. Ils sont souillés par la diarrhée et par les règles. 

Lors des ateliers de filature, les détenues utilisent leur salive pour humidifier les fibres de chanvre pour les rendre plus souples et plus faciles à travailler. Résultat, elles n’en ont plus assez pour ingérer les aliments. Le médecin de la prison s’inquiète et fait des signalements qui stoppent les ateliers. Il met en place le rouet pour filer.

Concurrence déloyale

Sous la pression des ouvriers qualifiés qui dénoncent une  concurrence déloyale, l’État en vient à interdire le travail dans les prisons. La Gironde n’ayant pas d’industrie textile, le préfet, l’administration et la direction plaident auprès du ministère pour que les activités puissent continuer au château car depuis l’arrêt, l’oisiveté aidant, des révoltes ont lieu… Ils réussissent à avoir l’autorisation de faire s’établir des entreprises dans la prison. Elles y montent des ateliers de couture de chemises, de gants, de tressage d’ouvrages en jonc, de piquage de bottines… En 1856, l’entrepreneur général des services est rétabli. 

Lauréate du marché public, l’entreprise parisienne S. Hayem Ainé, baissera de plus en plus le coût des détenues pour garder ce marché. L’argent de la production lui revient au détriment des conditions de vie des détenues qui se dégradent.

De Maison d’éducation pénitentiaire à école de préservation pour jeunes filles

L’instruction ne fonctionnant pas avec les religieuses, le ministère reprend la main mais le résultat n’est pas meilleur. Une cinquantaine de femmes sur 200 vont aller en cours pour l‘instruction de base : savoir lire, écrire, et compter. Seulement 10 vont aller jusqu’à la fin du cursus.

De 1891 jusqu’en 1896, une Maison d’éducation pénitentiaire est établie. Cet établissement est destiné aux mineures ayant accompli des actes condamnables, mais acquittées pour manque de discernement. Elles doivent y rester jusqu’à leur majorité. Lors d’une condamnation, selon la durée de la peine, et le temps pour atteindre la majorité, elles pouvaient passer moins de temps en captivité. D’où pour certaines, l’idée de faire des actions répréhensibles, mais pas trop, afin d’être condamnées et libres plus vite. Cela se calculait !

De 1905 à 1940, on crée une École de Préservation pour jeunes filles, dénommées pupilles, avec du personnel pénitentiaire. Les jeunes filles arrivent dans cette « école » par décision judiciaire mais aussi par la seule décision de la toute puissance paternelle de l’époque.

Le bâtiment est toujours une prison, inadapté à la « préservation » de ces femmes en devenir. Des « cages à poule » individuelles sont installées. Elles permettent d’avoir de l’intimité par rapport à un dortoir, mais amplifient la sensation d’enfermement. Une salle de bain avec baignoire est construite. Enfin un peu de confort ! 

La toilette devant les cages à poules et la salle de bain

On leur apprend la cuisine, les tâches ménagères. De fait, elles les prennent en charge dans l’établissement. On occupe les jeunes filles à la couture, à la blanchisserie. Elles vont aller travailler dans les vignes, les champs. Certaines sont embauchées par des familles comme domestiques. Être à l’extérieur va faciliter les évasions… 

Une détenue arrivera à dénoncer une surveillante pour relations avec des jeunes filles. L’enquête de police révèle qu’un nombre conséquent de gardiennes ont des relations homosexuelles, ainsi que les prisonnières entre elles. Pour séparer les couples repérés, la cour extérieure est coupée en deux.

L’ Institution Publique d’Éducation Surveillée. De 1940-1951, le château devient une Institution Publique d’Éducation Surveillée ( I.P.E.S. ) dirigée par Dominique Riehl, psychologue, avec des éducateurs comme personnel. Elle prend le poste à condition de pouvoir y mener des expérimentations comme elle l’entend. Elle fait un vrai travail de suivi des jeunes filles, très précis. Elle quitte les lieux avec 36 jeunes filles, soutenue par la toute nouvelle direction de l’éducation surveillée, pour « faire du neuf sur du neuf », marquant ainsi la rupture avec les traditions carcérales.

Livret d’ouvrage d’une pupille en CAP couture broderie

Il ressort de cette exposition que pour obtenir des conditions de vie plus humaines en enfermement,  médecins, directions, préfets, ont dû constamment souligner dans leurs courriers la contradiction entre vouloir réhabiliter ces personnes, et ne pas leur donner les conditions qui le permettaient. 

Notes : Les photos de l’école de préservation sont une commande du Ministère de la justice. Elles sont vraisemblablement mises en scène par le photographe Henri Manuel (1874-1947). Dans le bureau de l’établissement, on voit beaucoup de registres sur les étagères. Le manque de soin, la désinvolture de la direction et de l’administration de l’époque ont effacé (d’où le titre de l’exposition) l’histoire de ces femmes. Malgré la disparition des documents de l’établissement pénitentiaire, le travail de deux années de recherche parmi les archives de la préfecture, du Ministère de la justice, et de l’Intérieur a permis cette mise en lumière d’un XIXe siècle violent, notamment avec les femmes.

Photos : © Reproduction Jean-Luc Paillé / CMN

Effacées, exposition à voir jusqu’au 26 avril aux Archives départementales de la Gironde, cours Balguerie Stuttenberg  à Bordeaux. L’équipe de chercheurs et chercheuses pour cette exposition : Cyril Olivier (coordination), Marion Danthez, Anne Detot, Caroline Quilis, Jennifer Riberolle, sous la direction d’Agnès Vatican

Visiter le château-prison 

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