L’association Université du temps libre – Oareil (Office Aquitain de Recherches, d’Etudes, d’Informations et de Liaison sur les problèmes des personnes âgées) a organisé une conférence dans le cadre de la Semaine Bleue ce lundi 30 septembre à la Maison Cantonale de Bordeaux-Bastide sur le thème « De la religieuse à l’infirmière moderne : une histoire »
L’occasion de faire parcourir cette évolution depuis le Moyen-Âge. Elle est animée par l’ancien professeur de médecine de l’Université de Bordeaux Jean-Paul Émeriau*, cardiologue et gérontologue bien connu sur la métropole.
Une moyenne de plus de 200 personnes aux conférences
Accueillies par le responsable des conférences de l’association organisatrice, M. Dany Chassin**, ce sont plus de deux cents personnes studieuses et attentives qui y assistent. Salle comble, y compris au balcon. Une réussite. Ceci malgré un accès handicapé inexistant ! « Il y a toujours du monde. Les conférences sont de qualité. Nous faisons une moyenne de deux cents personnes par séance sur une cinquantaine dans l’année, et pour une cotisation modique » indique Dany Chassin. Il précise aussi « une dizaine d’entre-elles se font par vidéo » !
Les enfermées
En des temps anciens, le mot « infirmière » recoupe deux acceptions explique Jean-Paul Émeriau. Latine d’abord, infirmus, qui a perdu sa forme, et porte une composition de soins. Puis, depuis la grande peste de 1348, enfermé, car les pestiférés ont été enfermés avec leurs « soignants » dans des « enfermeries », avec l’idée d’assistance générale : ménage cuisine.
Longtemps l’infirmière ne participe pas aux soins réservés aux religieuses
Le Professeur Émeriau décrit la présence et le rôle des infirmières, car jusqu’au XXème siècle ce sont des femmes qui sont concernées par cette activité. Il le fait à travers la ville de Bordeaux. Lors de la création du premier hôpital Saint-André installé en 1390 rue Vital Carles, pas d’infirmière mais des frères lais et des sœurs laies. Convers laïcs ils n’appartiennent pas à un ordre religieux mais y sont liés. Cent cinquante ans plus tard c’est l’hôpital Neuf, avec 24 filles de charité, religieuses elles, et enfin 20 infirmières. Mais ces infirmières ne sont pas au contact avec les malades : elles ne sont là que pour le gros œuvres, les tâches ménagères et la cuisine. Un travail des plus ingrats, des moins qualifiés et des moins rémunérés de l’hôpital. Les infirmières resteront longtemps sous cette forme de statut jusqu’à la fin du XIXème siècle. Les 24 religieuses ne sont pas non plus formées. Elles apprennent sur le tas et ni la médecine ni les soins infirmiers ne sont bien performants.
Religieux versus Laïque
Il a fallu de longues périodes pour que, petit à petit, on en vienne à distinguer le religieux du laïque, l’apprentissage sur le tas de la qualification en soins. Jean-Paul Émeriau décline les grandes dates, les événements et les grands noms de tous ceux qui ont permis cette transition avec une laïcisation de la fonction voulue notamment par les anticléricaux de la troisième république.
Sont évoqués brillamment, tour à tour :
- John Locke (1689), anglais, qui veut distinguer civil et religieux ;
- La Révolution Française qui tente de laïciser les hôpitaux ;
- L’arrivée de la médecine moderne (Bichat, Laeneck) qui commence à changer la donne ;
- Les premiers essais infructueux de Désiré-Magloire Bourneville pour former les filles chargées des travaux de nettoyage, souvent analphabètes, en soignantes à l’aide de son manuel ;
- La troisième république (Jules Ferry, Georges Clémenceau, Émile Combes, Pierre Waldeck-Rousseau et à Bordeaux Alfred Danay ou Paul-Louis Lande) qui définissent les premières règles du métier ou installent des écoles d’infirmières modernes. Sans omettre le rôle anticlérical de francs-maçons français à l’époque.
Florence Nightingale, Anna Hamilton et Marie-Léonie Chaptal de Canteloup
Puis les trois grands noms qui par leurs actions et leur détermination leur philanthropie ont permis l’instauration d’un véritable métier qualifié, reconnu et, paradoxalement, laïcisé. Les protestantes anglaises Florence Nihgtingale en Angleterre (qui comprend notamment le rôle d’aide psychologique du soignant) et Anna Hamilton à Bordeaux, la catholique Léonie Chaptal sur le territoire national. Elles ont fait sauter bien des a priori entre la fin du XIXème siècle et les années 30. Enfin la création de deux écoles bordelaises : Bagatelle à Talence (Anna Hamilton) et Le Tondu.
Formation, compétences, diplôme d’état
Désormais la femme ne doit plus trouver son bonheur uniquement dans la maternité ou la vocation religieuse. Elle peut avoir un travail formé, qualifié, reconnu et justement rémunéré. Elle peut devenir infirmière diplômée. Les formations, qualifications, compétences, le diplôme et la laïcité prennent aussi le pas sur le religieux.
Cela s’imposera malgré bien des vicissitudes expliquées par Jean-Paul Émeriau. « En un siècle, le fonctionnement des hôpitaux français a été bouleversé par la quasi disparition des religieuses qui étaient depuis toujours les seuls personnels soignants. Cette transformation est le résultat d’une laïcisation voulue par un pouvoir historiquement anticlérical et de l’organisation d’écoles d’infirmières avec, à Bordeaux, Anna Hamilton et l’école de Bagatelle puis celle du Tondu. »***
Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul abandonnent la cornette en 1964 et les dernières religieuses ne quitteront l’hôpital Saint-André de Bordeaux qu’en 1989. La profession comprend peu à peu des hommes.
Aujourd’hui…
Le Professeur Émeriau précise enfin : « Aujourd’hui, un diplôme d’état est nécessaire. 87% des personnes sont des femmes, 64% sont salariées en établissement hospitaliers, 10% sont spécialisées : anesthésie, puériculture, bloc opératoire, psychiatrie, cadre infirmier. Enfin, plus nouveau et qui tend à se développer, la Pratique Avancée, spécialité aux compétences élargies. Une interface de l’exercice infirmier et de l’exercice médical pour palier aux déserts médicaux. »
Claire, érudite, illustrée sur grand écran, cette présentation reçoit des applaudissements nourris.
*Jean-Paul Émeriau, actuel Président de l’Oareil a créé à Bordeaux en 1976, avec le Pr Choussat, le premier cursus universitaire de gériatrie
**Dany Chassin ancien président de section de Chambre régionale des comptes, vice-Président de l’Oareil