En tête : source Archives nationales à Québec Livernois Artiste Photographe – [Vers 1710] Cote : P560,S2,D1,P58 Fonds J. E. Livernois Ltée – Id 324785
«Un Bordelais est, depuis trois cents ans, bien étudié à travers ses ouvrages ici au Québec, en Europe parfois, mais plutôt oublié en France. Et certainement bien méconnu à Bordeaux» m’informe Michel Bergeron ethnologue québécois.
Des publications encore étudiées de nos jours
Il précise : «il s’agit du Révérend Père Joseph-François Lafitau. Ce jésuite est venu en Nouvelle France entre 1712 et 1717 puis entre 1727 et 1729. Il fait des observations encore étudiées aujourd’hui et publie notamment son «Mémoire présenté à son altesse royale Mgr le duc d’Orléans, régent de France, concernant la précieuse plante du gin-seng de Tartarie, découverte en Amérique» en 1718. Son ouvrage le plus connu «Mœurs des sauvages Amériquains, comparées aux mœurs des premiers temps» est publié en 1724, «Histoire des découvertes et conquestes des Portugais dans le Nouveau Monde» en 1733, ou encore «Mémoire du P. Lafitau : sur la boisson vendue aux sauvages» où il précisait son opposition à la vente de l’eau-de-vie aux membres des Premières Nations.»

Une figure bordelaise brillante mais peu connue
En effet Joseph-François Lafitau naît en janvier ou mai 1681 à Bordeaux dans une famille très aisée. Fils de Jean Lafitau, marchand de vin et surtout banquier, et de Catherine-Radegonde Berchenbos. Son frère Pierre-François sera lui aussi jésuite et évèque de Sisteron.
Entré dans la Compagnie de Jésus, Joseph-François demande à être envoyé en Nouvelle France, pour y apporter sa pierre au prosélytisme chrétien mais aussi pour prouver que les «sauvages» natifs d’Amérique sont liés au reste de l’humanité, et qu’ils descendent donc «eux aussi» d’Adam et Ève.
«Il s’installe à proximité de Montréal à la Mission de Sault-Saint-Louis (Kahnawake). C’est là qu’il s’intéresse rapidement aux modes de vie des populations autochtones et à leurs savoirs, en particulier botaniques. C’est là que ses observations et ses méthodes de travail prendront tout leur sens» précise M. Bergeron.
Le ginseng
Dans un premier temps, c’est grâce aux Iroquois qu’il trouve, un peu par hasard, la plante ginseng. Elle est nommée par les amérindiens Mohawks, tekaren’tó:ken. «Si les Autochtones l’utilisent pour calmer les fièvres, le ginseng est très apprécié en Chine pour son effet tonique sur la santé. Peu après la publication de Joseph-François Lafitau sur le sujet en1718, la racine devient le second produit d’exportation de la colonie après la fourrure.»*

Étude comparative des mœurs iroquoises
Dans un second temps Lafitau observe le mode de vie des Kanien’kehá:ka (les Mohawks), les méthodes de construction des cabanes longues de ces Iroquois et leur distribution, ainsi que la découverte d’une société matriarcale. Puis «en notant la composition concrète d’une maisonnée, il élabore les règles fondamentales de la parenté chez les Iroquois et de ce qu’on appellera plus tard l’exogamie…», ensuite «il a perçu la fonction du conseil des anciens du village comme unité de base de la structure politique des Iroquois et le statut comme allant de pair avec le groupe d’âge. Enfin sur ses observations, il élabora une théorie sur la spécialisation culturelle et l’adaptation au milieu : les Anichinabek (Algonquins) qui vivent et se déplacent au bord du fleuve étaient passés maîtres dans l’art de façonner des canoés avec l’écorce de bouleau, tandis que les Iroquois, eux, ne travaillaient l’écorce d’orme bien moins adaptée, que par stricte nécessité.»**

Une nomenclature toujours utilisée en anthropologie sociale comparative
Il passe ainsi de l’observation à la théorie et la compare aux faits. Ses études comparatives des mœurs, des conceptions de la guerre de capture, du deuil chez la population iroquoise restent une source importante pour les ethnologues d’aujourd’hui. Il compare les amérindiens rencontrés aux peuples antiques « des premiers temps » connus à son époque. Il en conclu de façon empirique que les amérindiens étaient issus, tout comme le ginseng, d’Asie.
Enfin Joseph-Francois Lafitau «est le premier à décrypter une société matriarcale, ses solidarités, ses prises de décisions collectives. Il s’insurge contre la vente d’alcool aux autochtones, décrit le système des « trois soeurs » et, plus anecdotique, nous fait découvrir l’ogarita, «blé fleuri» ou pop-corn. Surtout, il a établi une nomenclature qui est toujours utilisée de nos jours par les ethnologues du monde entier en anthropologie sociale comparative. Son plus bel héritage !»***
À ce sujet, quant à la perpétuation de la nomenclature du jésuite, Bernard Traimond, professeur émérite d’anthropologie à l’Université de Bordeaux précise : «posées il y a trois siècles, les rubriques instaurées par Lafitau dans ses «Moeurs des sauvages amériquains…» se sont perpétuées en anthropologie depuis. Les thèmes de recherche, les intitulés de cours, la désignation des postes, et bien d’autres facettes reprennent cette même nomenclature.»****

En définitive qui est Joseph-François Lafitau ?
C’est Andreas Motsch, professeur agrégé au Département d’Études françaises à l’Université de Toronto, spécialiste mondial de Lafitau qui apporte des éléments à cette interrogation : «Les réponses ont toujours été multiples car Lafitau est un auteur difficile à caser. Il reste un homme de sa génération, pris entre deux «grands» siècles. Les réponses aujourd’hui : un fils oublié de Bordeaux ? Apparemment il n’est pas celui qui prête son nom à la rue Lafiteau derrière la gare de Bordeaux-Saint-Jean ; le frère ainé de l’évêque (plus célèbre?) de Sisteron ; un missionnaire jésuite envoyé aux confins du monde pour porter la parole divine ; un ethnographe (avant la lettre) ayant vécu parmi/avec les peuples « sauvages » de la Nouvelle-France ; un théologien figuriste ; le fils d’un banquier bordelais, un historien des croisades ou/et de l’empire colonial portugais ; un administrateur de l’ordre jésuite. Il s’agit de faire apparaître dans cette mosaïque une réponse intelligible à nous dans nos conjonctures intellectuelles et dans les espaces qui nous occupent.»****
Le Révérend Père Joseph-François Lafitau décède à Bordeaux, à soixante-cinq ans, le 3 juillet 1746. Il est inhumé au cimetière de la Chartreuse. Mais il reste bien peu connu des Bordelais.
**William N. Fenton – Lafitau et la pensée ethnologique de son temps (1977) https://www.erudit.org/fr/revues/etudlitt/1977-v10-n1-2-etudlitt2204/500429ar.pdf
****https://cfqlmc.org/wp-content/uploads/2024/12/Jeudi.pdf

Source PHOTO © ARCHIVES DE LA VILLE DE MONTRÉAL, FONDS JACQUES VIGER, BM099-1_1-228.