Le système GPS Tom Tom a classé Bordeaux « ville la plus embouteillée de France » en 2024, avant Paris. Bientôt la ville de France la plus embouteillée de paquebots de croisière ? Ce serait un comble pour la capitale mondiale du vin ! Tous les ans, environ une cinquantaine de ces gros bateaux font escale dans le port de la lune. Pour pouvoir les accueillir, un pont levant à travée centrale a été construit : le pont Chaban-Delmas. Inauguré le 16 mars 2013, il permet aux pilotes et aux passagers internationaux de pouvoir accoster dans les meilleures conditions en plein centre-ville.


Reconnu comme une véritable prouesse architecturale et technique, le pont provoque cependant certains désagréments. Pour accueillir ces navires, le pont peut être levé à toute heure de la journée suivant les marées. Il est alors impossible d’aller et venir de la rive gauche à la rive droite, et inversement, sans faire un grand détour. Et ce, aussi bien pour les automobilistes, piétons, et deux-roues.
Le trafic des véhicules motorisés se reporte donc sur le pont d’Aquitaine ou Saint-Jean par exemple, le pont de Pierre étant fermé à la circulation. Cette situation provoque des embouteillages, déviations, la colère des usagers de tout genre et des travailleurs, même si des panneaux de prévention et d’information sont installés un peu partout.



Arrimer sur les quais en plein centre-ville est un privilège indéniable pour les passagers et les commerçants. C’est l’occasion de faire les boutiques, les restaurants, du shopping, de visiter la ville, ou de participer à des excursions dans les vignobles bordelais notamment.
Economiquement rentable
Selon un communiqué de presse de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Bordeaux du 24 juillet 2024, «l a saison des croisières, ce sont 66 navires attendus dont 39 à Bordeaux et 21 au Verdon pour des dépenses estimées des passagers et membres d’équipage à 3,2 millions d’euros pour les commerces de la ville hors excursions ». Devant ces retombées économiques conséquentes, c’est une manne financière à ne pas négliger et la CCI s’oppose à tout déplacement de l’accostage des navires. Chaque croisiériste dépense en moyenne 150 euros par jour dans les commerces bordelais.

Le lieu d’accostage des paquebots dépend des compagnies ou de la disponibilité des quais. Ils peuvent être stationnés près du miroir d’eau ou près des Quinconces. Rien qu’au mois de mai 2025, dix-sept paquebots ont fait escale à Bordeaux. Huit navires sont prévus en juin.
Les propriétaires de ces bateaux versent un droit de port. Cela comprend un forfait en fonction des caractéristiques du bâtiment, des frais de pilotage du navire, du guidage, d’évitage, et d’un service de barriérage dont le montant est versé directement à Bordeaux-Métropole. À cela il faut ajouter le passage d’autres embarcations (les yachts, voiliers, bateaux de promenade, de la marine ou de l’armée).


Pour l’anecdote, un ancien président de la CCI de Bordeaux, Bertrand de Bentzmann, qualifiait ces paquebots de « HLM de mer ». Ils peuvent accueillir en effet des centaines de passagers amateurs de tourisme de masse et ressemblent à de véritables villes flottantes. Devenus de plus en plus imposants et nombreux, ils connaissent cependant un succès grandissant.
Des paquebots qui dérangent
C’est une source de discussions à savoir s’ils doivent rester en plein centre ville à proximité du miroir d’eau ou plus loin vers le pont d’Aquitaine. Les Bordelais sont partagés. Un dispositif de barriérage est mis en place à chaque accostage, une partie de la promenade des quais est fermée, la libre circulation des piétons se trouve donc perturbée, sans oublier que pour certains, la vue et la perspective des façades XVIIIe des quais sont gâchées par ces mastodontes.


Il est admis que ces navires conçus pour le tourisme de masse produisent une pollution massive dont les émissions toxiques impactent non seulement la vie des océans, mais aussi de l’air et celle reliée au rejet des eaux usées déversées dans les océans, à un niveau jamais atteint. Ils émettent des particules fines, de dioxyde de carbone, d’oxyde de soufre, et d’oxyde d’azote.
Une proposition de loi a été déposée à l’Assemblée Nationale en juillet 2023 visant à limiter la pollution générée par l’activité des navires de croisière et des yachts. Cette problématique a été également abordée à l’occasion de la conférence des Nations Unies à Nice du 9 au 13 juin 2025. Beaucoup d’intentions mais pas d’actions concrètes.
Même stationnés au port, les bateaux continuent de polluer car ils ne coupent pas leurs moteurs afin de maintenir le fonctionnement général du bâtiment. Selon un rapport transmis au Sénat en juin 2023 : « Un navire de croisière arrêté à quai pendant une heure émet autant de pollution qu’environ 30 000 véhicules roulant à 30 km/h. »

Le maire écologiste de Bordeaux, Pierre Hurmic, avait annoncé en juin 2024 qu’il voulait déplacer la zone d’amarrage des bateaux en aval du pont Chaban-Delmas rive droite et de limiter leur présence à une quarantaine par an. En cause, la pollution, l’impact visuel, et les perturbations de la circulation dues aux nombreuses levées du pont.
À cela s’ajoute que les navires de croisière auront l’obligation d’ici 2030 de se raccorder à des branchements électriques lorsqu’ils seront à quai, afin de limiter les émissions de polluants. Problème : les travaux nécessaires à cette mesure ne seront pas réalisables, jugés incompatibles avec le label Unesco qui classe le centre-ville sous protection.
La CCI étant hostile à tout déplacement pour des raisons économiques, rien ne pourra donc se faire avant cette échéance, et ce d’autant plus que la CCI est seule décisionnaire dans ce dossier. L’étude ATMO Nouvelle-Aquitaine (nom de l’indice de la qualité de l’air) de 2023 vient appuyer leur propos : le trafic routier serait davantage responsable de la pollution aux abords du port que les paquebots.

Santé ou profit ? Telle est la question!…
B.R.