Suzanne Martin, une artiste au destin chaotique

Le 10 janvier 2026, l’école maternelle et élémentaire de l’avenue Thiers à Bordeaux Bastide devient l’école Suzanne Martin. Cette distinction rappelle au souvenir des Bordelais, celle qui, malgré une enfance misérable, eut son heure de gloire avant de retomber dans l’oubli. Née en 1924 à La Bastide, au 35 de la rue des vivants, elle décède en 2004 à l’hôpital Saint-André de Bordeaux. Malgré une scolarité en pointillé, elle devient une jeune femme auteure, peintre, dessinatrice et même décoratrice de théâtre, révélant sa pensée poétique de la plume au pinceau.

Deuxième de la fratrie, Suzanne doit seconder sa mère et ses 13 frères et sœurs (dont dix survivront). Son enfance se partage entre la rue, le fleuve où son père travaille comme docker, et la nombreuse fratrie. C’est malgré tout en classe qu’un inspecteur remarque son talent littéraire, elle a alors 12 ans. Elle devra attendre 1959 et ses 25 ans pour que son ouvrage La rue des vivants, d’inspiration autobiographique, soit publié par la NRF-Gallimard.

Port de Bordeaux le soir (encres de Chine et de couleur
sur papier Japon collé sur carton)

Une auteure précoce

La Garonne qu’elle aime contempler, tient une grande place dans sa vie de petite fille : « le fleuve tranquille bat ses berges en soupirant. Demain dans les hautes herbes il y aura mille choses à trouver ». C’est aussi celui qui nourrit, parlant des aloses fraîchement pêchées : « entre mes mains elles se débattent, frémissantes, constellant d’écailles mes bras et mon visage ». En 1962, un second livre suivra Le chien de l’aube qui raconte la Bastide industrieuse dans les années 1930. Elle quitte Bordeaux fin 1942. À ses ouvrages littéraires s’ajouteront des œuvres picturales.

Collage, Fragrances

Installation à Paris

En 1946, Suzanne Martin s’installe à Paris où elle devient artiste-peintre. Pour gagner sa vie, elle est ouvrière dans une usine de confection, puis couturière à son domicile pour un atelier du Sentier. Tout en travaillant, elle suit une formation littéraire et picturale. Elle a la chance de rencontrer des personnalités comme Gallimard, Zadkine, Guilloux, Paulhan dont elle reçoit les encouragements. Sa première exposition de peinture a lieu en 1960. Elle enseigne à l’école des Arts décoratifs de Paris, où elle a pour élève… Philippe Starck. En 1969, la Maison de la Culture de Bourges organise une exposition conjointe de ses œuvres et de dessins de sa fille Anne-Claude Martin, née en 1943 et qui était illustratrice. Elle dédie cette exposition à Jean Paulhan resté un ami fidèle.

Une première grande exposition à Bordeaux

Le Musée des Beaux-arts de Bordeaux lui consacre une rétrospective en 1970. Elle considère cette consécration bordelaise comme un élément majeur, mais néfaste de sa vie personnelle et artistique, dû à de nombreux incidents de la vie quotidienne et à un état dépressif. Malgré tout, elle exposera de nouveau en 1971 et 1975 puis en décembre 1993 pour l’exposition « Traverses » où elle dévoile sa collection privée : collages, papiers de Chine, huiles, totems.

Ville labyrinthe 1970

Retour définitif dans sa ville natale

Elle revient vivre à Bordeaux à l’âge de 65 ans. Elle habite au n°11 de la rue Notre-Dame aux Chartrons. Inapte à la vie en société, ayant des difficultés de communication, elle manifestera des comportements inquiétants, éloignant d’elle les personnes qui pouvaient l’aider. À sa mort, c’est son beau-frère qui, avec l’accord de l’héritière, fait don du fonds d’atelier bordelais et de toiles d’amis au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux. D’autres œuvres sont présentes dans les musées de Saintes, de Paris, de Kansas City et de Montevideo en Uruguay. Il existe également des collections particulières en Amérique et en Europe.

« C’était beau d’être peintre et poète,

mais tellement tragique »

(Suzanne Martin – extrait d’une lettre à une amie, quelques mois avant sa mort)

Pour information :

« La rue des vivants » est publié aux Éditions de l’Arbre vengeur. Brigitte Charles, chroniqueuse de son quartier La Bastide, est la première à faire émerger de l’ombre Suzanne Martin dans une conférence donnée à la Maison cantonale en 2013. Pour Christian Roger, c’est une découverte qui l’incite à entreprendre une biographie de l’artiste. Un grand merci à tous les deux pour la transmission de documents.

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