Toponymie révolutionnaire à Bordeaux

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« En levant un peu la tête nous trouvons, gravés dans la pierre, d’anciens noms de rues ou places de la ville…même sur la cathédrale Saint-André » fait remarquer Jean-Pierre M., enseignant en Histoire et fin connaisseur des anciens quartiers de la cité. « Certains proviennent d’un grand changement dû à la Révolution Française… »


Un acte très politique

La viographie change avec l’air du temps ou les besoins de propagande des régimes, des gouvernants, ou des édiles qui se succèdent. Et ceci jusqu’à nos jours. « Elle n’est pas un sujet anodin : c’est un acte politique, une mission essentielle, permettant d’inscrire sur le territoire, dans la durée, l’histoire et les mémoires, qui font les identités de notre ville et les archives de demain. Il s’agit également d’un enjeux d’intérêt général car la viographie s’inscrit plus largement dans une démarche d’adressage qui facilite les missions de service public » reconnaît la Ville sur le site de bordeaux.fr.

Ainsi se retrouvent parfois à certains croisements de nos artères deux ou trois noms superposés gravés, autour de plaques signalétiques. Ces rues ont changé de dénomination plusieurs fois. Certaines existent depuis longtemps : « Les noms les plus anciennement connus remontent au milieu du XIIIème siècle : ceux de la rue des Bouviers et de la rue des Vignes sont mentionnés dans les documents en 1250 » indique le professeur d’histoire Paul Courteault dans la Revue Philomathique de Bordeaux et du Sud-Ouest1.

Du nom d’un édifice religieux moyenâgeux

Inspirés de la vie familière locale

Bien entendu l’odonymie2, ici comme ailleurs, obéi à certains usages. Camille Julian le rappelle dans son Histoire de Bordeaux depuis les origines jusqu’en 1895 : « Il n’est aucune de ces rues dont le nom fût dû au hasard… On les désignait suivant leur aspect, leur situation, leur édifice le plus connu, le métier qui s’y exerçait ; mais le nom ne pouvait se rapporter qu’à elles : il était toujours topique, pris en quelque sorte sur le lieu même, et par là il était souvent fort pittoresque.» Notamment pour ce qui pourrait relever de noms d’enseignes3 dont certains restent encore de nos jours. À titre d’exemples : cours du Chapeau-Rouge, rue des Trois-Conils ou rue Pomme-d’Or. La société féodale ou l’ancien régime ne demandent pas des noms glorieux ou liés à l’histoire, aux arts… Ils s’inspirent le plus souvent de la vie familière et locales des choses.

Se rapporte à l’enseigne d’une auberge puis d’un chapelier dès l’Ancien Régime

Commune-Franklin en l’an II4

Le premier grand changement dans le nom du pavé bordelais provient de la Révolution Française, pendant la Première République. Le 25 vendémiaire an II (17 octobre 1793), elle change même les noms de plus de 3000 communes françaises. Bordeaux devient pour un temps bref Commune-Franklin (jusqu’à la Convention Thermidorienne, en 1795 – an IV). Il en est de même pour le nouveau département de la Gironde.

À peine créé par la révolution, et suite à la chute des députés Girondins, pour « éradiquer leur mémoire », la Gironde devient département du Bec d’Ambès pendant cette période courte. Cela s’accompagne dans la ville d’autres modifications soutenues par des citoyens organisés. « Sous l’impulsion des clubs et des lectures publiques de journaux, l’entrée en politique des Bordelais s’est faite dans leurs quartiers, où se constituent, à partir de 1790, sur le modèle parisien, des sections de citoyens, creusets de la Révolution », écrit Anne-Marie Cocula-Vaillières, présidente honoraire de l’Université Bordeaux Montaigne (Histoire de Bordeaux, Le Pérégrinateur, 2010)5.

Ah ! Ça ira ! Avec les odonymes6 révolutionnaires

« Des comités et groupes de citoyens locaux voient le jour. Par exemple la section Franklin, la Société des surveillants zélés de la Constitution, le Club National, le groupe féminin les Amies de la Constitution. Ils sont politiquement engagés. Ils s’intéressent donc aux dénominations toponymiques révolutionnaires. En cet an II, fin 1793, les intitulés de plus d’une centaine de rues changent. Il supportent désormais des notions et symboles bien ancrés dans leur époque. Édifiants, ils veulent souvent exalter les vertus républicaines » précise encore l’enseignant en histoire.

Apparaissent entre autres les rues du Peuple Souverain, J’aime l’Égalité, Vivre Libre ou Mourir, du Silence (avec ironie, car considérée alors comme une des plus bruyantes de la ville – aujourd’hui rue Gensonné), Plus-de-Rois, et encore de l’Indivisibilité, des Sans-Culottes, du Temple Décadaire, la Place des Piques, le Fossé Marat ou bien simplement la rue du Bonheur.

 Les deux Brutus auxquels il peut être fait référence dans le discours révolutionnaire sont : Marcus Junius Brutus qui assassina Jules César ou bien encore, moins souvent, le légendaire Lucius Junius Brutus qui fait chuter la monarchie à Rome au VIème siècle Avant JC.

Tout ceci rend cocasse à nos yeux aujourd’hui l’adressage d’un pli confié à la nouvelle Régie Nationale des Postes, qui aurait pu être rédigé ainsi : Au Citoyen Babeuf Latulipe, 15 rue Haine-aux-Tyrans, Commune-Franklin, département du Bec d’Ambès7.

Place de la Montagne sur la cathédrale Saint-André, côté Est.

J.P. M. indique en outre, « Malgré de nouveaux changement de noms postérieurs, plus de vingt-cinq d’entre-elles voient leur souvenir se perpétuer encore aujourd’hui gravé dans la pierre à certaines intersections. » Se dévoilent les rues de la Fidélité, de la Section du 10 août, de la Raison, le cours Messidor, les rues Le Français Libre, de l’Arbre Chéri, rue et place de la Liberté, places du Jeune Barra, Brutus, ou bien rue de la Frugalité, gravée d’un côté Furgalité. Par un apprenti ? Entorse au précepte énoncé avec un petit verre de Bordeaux de trop ?

Frugalité pourtant !

« En levant la tête vous en trouverez quelques autres sans nul doute.» À l’origine, ces gravures ne restent pas brutes, couleur pierre. « Elles sont réalisées par des sculpteurs ornemanistes, c’est à dire qui conçoivent et réalisent des ornementations généralement murales. Ils les rendent traditionnellement bien plus lisibles en les rehaussant en rouge sombre, à l’aide d’une peinture dite couleur sang de bœuf » termine le prof d’histoire.

Privilège, produit détaxé pour les seuls aristocrates : « ce n’est pas pour ton vilain nez… »

Éphémère

Tous ces noms changés en 1793 font long feu. Ils durent à peine huit années. Bien d’autres transformations suivront. Seules deux désignations imposées pendant cette période révolutionnaire restent. Rue Ausone et rue Esprit-des-lois : cette-dernière « Je pense que c’est la seule rue de France dotée du nom d’une œuvre littéraire » précise Robert Coustet, historien d’art (Sud-Ouest 1er nov 2011)8.

Il semble enfin bien dommage que soit disparue de la liste nominative de ces voies bordelaises existantes en l’an II, l’énigmatique rue de Lenbésillité. Selon un avis largement partagé, de nos jours encore bien du monde pourrait y résider…

1 XIIème année, nos 3, 4, et 5, 1919.

2 Partie de la toponymie consacrée aux rues, cours, avenues, impasses et espaces ouverts (places, esplanades…)

3 « On a peut-être tenté d’expliquer ces noms par des enseignes commerciales. Mais la plupart du temps ces dénominations recouvrent de plus anciens toponymes devenus incompréhensibles.» Article Le nom de Burdigala, Le Flamanc, Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, année 1957, avril-juin.

4 L’An II marque l’apogée de la Grande Terreur. Le décret du 22 prairial (17 juin 1794) instaure une justice d’exception, supprime toute défense et simplifie les procès révolutionnaires. Seules sentences possibles : acquittement ou peine de mort.

5 Histoire de Bordeaux, Le Pérégrinateur, 2010.

6 Noms des rues, places…

7 Au 15 rue du Château d’Eau, Bordeaux, Gironde. («Les prénoms ont aussi pu être changés se référant notamment à des grecs anciens (Xenophon, Socrate, … ou des personnalités révolutionnaires, entre 1792 et 1793. Référence ici à Gracchus Babeuf.» JP.M.)

8 Publie Le Nouveau Viographe de Bordeaux, guide historique et monumental des rues de Bordeaux. Éditions Mollat, 2011.

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