Street art : David Selor et Mimil, une histoire bordelaise

Avatar de HubertPublié par

Comme les fresques de l’East Side Gallery sur les vestiges du Mur de Berlin, le street-art bordelais contribue à l’identité de la capitale girondine. De l’invisibilité à la notoriété, David Selor nous confie les étapes de son succès et de la reconnaissance de son œuvre.

Que vous soyez Bordelais d’origine ou d’adoption, ou simplement touriste, vous vous bousculez à l’exposition gratuite organisée par David Selor à l’Espace Saint-Rémi.

Pourquoi avoir donné ce titre à votre exposition « Rien ne doit 10 Paraître » ?

D.S. : Les éléments du land-art disparaissent dans la nature, la pluie efface l’œuvre des muralistes, les tags du street-art sont souvent recouverts. Par opposition à l’éphémère de notre art, le fait d’accrocher des peintures sur tableau pérennise nos travaux, contribue à laisser une trace, celle des 10 ans du Mimil par exemple !

Comme vous le dites en bordeluche « il y a gavé de monde » attiré par votre exposition. Comment expliquez-vous un tel engouement ?

D.S. : L’attente du public sans doute, car cela fait trois ans que je n’ai pas exposé à Bordeaux ; ma dernière apparition était à l’Institut Bernard Magrez. J’ai invité quinze de mes collègues qui me sont proches, des street* et land-artistes**, des muralistes*** dont les œuvres sont de qualité. La taille et l’histoire de cette salle sont propices à un tel événement : il s’agit d’une église désacralisée depuis la Révolution et qui a eu de multiples usages jusqu’à sa résurrection en espace culturel au début des années 2000. Enfin la communication doit être bonne.

Une sculpture gigantesque du Mimil intrigue au centre de la nef. Est-il dans une position fœtale régressive refusant ainsi de grandir ou se repose-t-il dans une posture méditative pour mieux grandir et affronter son adolescence ?

D.S. : J’ai voulu faire un volume pour changer, quelque chose de « gros » pour l’anniversaire du Mimil. Logistiquement, ça été compliqué de l’amener ici… je l’ai terminé sur place. Il représente un Mimil, qui dort paisiblement dans les feuilles de fougères.

Mimil, votre hominidé à tête de canidé, fête ses douze ans. Quelle a été sa genèse ? Pourquoi avoir choisi cette chimère ? 

D.S. : Je l’ai inventé en 2013 lors d’un service civique au Portugal. A l’époque, je voulais être éducateur spécialisé et travailler dans le milieu du handicap. J’ai fait un stage dans un centre spécialisé dans l’accueil des personnes porteuses du trouble autistique. Il ne s’agit pas des personnes porteuses du syndrome d’asperger mais, dans une ambiance d’hôpital psychiatrique, de celles qui, tout en ayant des troubles intellectuels, ont un instinct particulièrement développé comparé à nous. J’ai eu envie de faire un personnage pour les représenter avec cette part instinctive que peuvent avoir les animaux. C’est pour cela que Mimil a une tête animale et un corps humain.  

Cette exposition apparaît comme un point d’orgue. De la clandestinité aux cimaises de l’Institut Bernard Magrez, votre parcours c’est un chemin de croix ou plutôt une fulgurance ?

D.S. :  Ce n’est pas un chemin de croix dans tous les cas, même s’il a fallu que je fasse des concessions. Je n’irai pas jusqu’à dire que je me suis coupé une jambe pour pouvoir en vivre. C’est d’abord le plaisir que je mets en premier. En apportant du positif aux gens, cela m’a permis d’en recevoir en retour. Mes fresques ont eu un certain écho auprès du public et des gens en ont parlé à certaines personnes qui ont fait en sorte qu’aujourd’hui j’en suis venu à exposer dans de grandes salles municipales.   

Vos œuvres mêlant intimement esthétique et poésie deviennent iconiques. Les jeux de mots et les aphorismes qui accompagnent Mimil, sont votre marque de fabrique. Quelles sont vos sources d’inspiration ?

D.S. : J’ai toujours voulu écrire des textes sur les murs pour pouvoir m’exprimer. C’est plus facile pour moi de dire en deux phrases plutôt qu’avec un dessin, mais je me coupe alors de l’aspect visuel et de la lecture internationale. En écrivant sur les murs, je risquais de me faire effacer et d’avoir des problèmes avec la police. Pour évoluer vers des œuvres de street-art, j’ai ajouté un personnage sympathique à mes textes. Cela m’a permis de peindre dans des endroits auxquels je n’aurais jamais eu accès.

Mes jeux de mots et aphorismes viennent de tout ce que j’observe autour de moi. J’aime les jeux de mots à double, voire à triple sens. Dans l’ironie, il y a toujours un fond de vérité. Tout doit être pris avec des pincettes et du second degré.   

 Les street-artistes sont nombreux à Bordeaux. Pourquoi votre choix s’est-il porté sur ces 15 invités ? Activité réputée singulière et individualiste, existe-t-il des liens, des connivences, des chapelles ? 

D.S. : Tout le monde se connaît dans ce petit milieu, mais j’ai tenu à inviter ceux qui ont marqué mon parcours. 

Originaire de Cognac, PERRO a beaucoup compté à mes débuts pour me mettre le pied à l’étrier, à l’époque où je faisais essentiellement du graffiti. C’est Monsieur Poulet qui, il y a quinze ans, en écrivant des phrases dans la rue, m’a donné cette envie de créer des phrases rigolotes. A-Mo est celui qui m’a permis de me professionnaliser. J’ai partagé l’atelier de Rouge Hartley pendant un an. Si aujourd’hui j’ai eu envie de me tourner vers de grandes fresques murales au pinceau, c’est sous son influence, même si j’aime encore le spray que je continuerai malgré tout.

Lorsque vous êtes interviewé, vous apparaissez systématiquement masqué. Cette démarche fait penser à celle de Banksy dont la provocation est allée jusqu’à l’autodestruction partielle d’un tableau de la célèbre « Balloon Girl » lors d’une vente. Empruntant l’un et l’autre des codes publicitaires, votre travail n’est cependant pas comparable au sien.

D.S. : L’anonymat permet de protéger ma vie privée. Même si je n’ai pas grand-chose à cacher, je suis plus tranquille lorsque je vais à d’autres expositions. J’ai envie de faire connaître mon travail, pas forcément mon visage. J’aimerais rester incognito le plus longtemps possible. 

Le travail de Banksy est différent au niveau du visuel, car il ne joue pas forcément sur la beauté mais sur le sens qu’il donne à ses œuvres. Il utilise une technique de pochoir. Il travaille beaucoup plus dans l’illégalité dans la rue et son business modèle est plutôt la vente de tableaux en passant par des intermédiaires.

Sur un mur de l’hôpital St André en février 2019 « La petite fille au gilet jaune » vrai ou faux Banksy ? © Iban Carpentier

Que voudriez-vous ajouter à notre échange, ce que je ne vous ai pas demandé ?

D.S. : L’exposition est ouverte jusqu’au 16 mars 2025. Le dernier jour je vais mettre en place une petite surprise. Il se passera quelque chose, qui « va remuer » beaucoup de personnes.

À la sortie de l’exposition vous pouvez repartir avec ce marque-page.

Vous ne voulez pas en dire davantage ? Sans doute pour maintenir le suspense. 

D.S. : Je vais en parler sur les réseaux sociaux en disant qu’il va se passer quelque chose mais voilà, il ne faudra pas venir avec de jeunes enfants !

Donnons le mot de la fin à Anne-Sophie, l’enthousiaste médiatrice qui accueille le public à l’entrée de l’exposition. « Dans une période particulièrement anxiogène beaucoup franchissent la porte de l’Espace Saint-Rémi l’air préoccupé et quand ils ressortent ils sont souriants et détendus. Ils ont profité d’une heure de parenthèse enchantée ».

Pour suivre l’actualité de Selor et Mimil :

https://www.selor-art.fr/

https://www.facebook.com/david.selor?locale=fr_FR

https://www.instagram.com/s_e_l_o_r/?hl=fr

*Street-art : ce mouvement, aussi appelé “art urbain“, se développe depuis les années 2000 sur l’ensemble de la planète. Graffitis, fresques murales, pochoirs, collages, installations diverses et variées ou détournements de panneaux sont les moyens d’expressions préférés des street artistes.

**Land-art : une tendance de l’art contemporain utilisant le cadre et les matériaux de la nature (bois, terre, pierre, sable, eau, rocher, etc.). Le plus souvent, les œuvres sont en extérieur, exposées aux éléments et soumises à l’érosion naturelle ; ainsi, certaines œuvres ont disparu et il ne reste que leur souvenir photographique et des vidéos.

***Muraliste : un muraliste est un artiste peintre spécialisé dans la création de peintures murales. Les muralistes interviennent sur des murs extérieurs ou intérieurs comme support pour leurs créations artistiques, transformant ainsi des lieux de vie en véritables œuvres d’art.

Laisser un commentaire