Le mercredi 6 novembre 2024 a été inauguré à Bordeaux « la promenade de Cienfuegos » qui relie le pont Chaban-Delmas à la première écluse des Bassins à flot. Une plaque a été dévoilée devant une quarantaine de personnes et de Jean Querbes, président de l’association Bordeaux-Cienfuegos. L’origine bordelaise de Cienfuegos est connue par sa population cubaine qui peut le lire sur l’acte de fondation gravé sur une plaque sur sa place centrale. Mais cette histoire reste inconnue de la population bordelaise.
Créée en 2017, l’association « Bordeaux-Cienfuegos » propose de faire connaître l’histoire conjointe de ces deux ports et permet désormais d’évoquer pour les personnes curieuses, l’histoire de la fondation de cette ville. A partir des travaux de chercheurs et d’historiens, Jean Querbes, ancien député européen et passionné depuis longtemps par l’île de Cuba et son histoire, a retracé cette aventure unique dont Luis de Clouet de Piettre est le héros.
Un récit-passion au cœur d’une histoire qui lie Bordeaux et Cienfuegos pour toujours
L’association veut rendre hommage aux émigrants français, dont des bordelais, partis du port de Bordeaux en 1818 et qui arrivèrent dans la baie de Jagua pour faire entrer dans l’histoire leur aventure et la création de ce qui allait être une grande une ville cubaine. Cette presqu’île de Majagua semblait avoir été oubliée par la colonisation espagnole. Plusieurs traversées acheminèrent de 1819 à 1821 une centaine de bordelais. Rapidement, grâce à son port naturel et à son emplacement stratégique, la ville rebaptisée Cienfuegos devint un centre névralgique des échanges commerciaux entre les Amériques et l’Europe. Depuis cette époque les liens entre le port de Bordeaux et l’Ile de Cuba n’auront cessé de s’intensifier. Mais cette histoire fut faite de périodes fastes, mais aussi de violences et de spéculations sur fond de traite et de révolte des esclaves.
L’aventure humaine entre les deux villes sœurs : Bordeaux et Cienfuegos
C’est en 1818 et après 8.000 kilomètres de navigation que 3 frégates (Jean Bart, Jeune Emmanuel et l’Actif) venant de Bordeaux ont accosté à la Havane. C’est sur ces bateaux que se trouvaient les 70 bordelais parmi d’autres migrants, qui ont participé à la fondation et au développement de la colonie Fernandina de la Jagua. Une autre goélette arrivera près d’une année plus tard. Ils ont tous répondu à cette affiche placardée “ Recherchons candidats pour la création et le développement d’une colonie à Cuba”. On leur vanta l’intérêt d’une telle aventure dont le coût serait payé à crédit et pour laquelle ils auront droit à l’attribution de terres, d’outils de travail et de moyens de subsistance pour six mois. Ainsi sont-ils partis, suffisamment motivés et guidés par leurs rêves pour affronter un mois de traversée de l’Atlantique et les interrogations sur ce qu’ils allaient trouver au-delà. Ils furent choisis pour des compétences utiles, cultivateurs, forgerons, charpentiers, cordonniers, un boulanger, un médecin, un apothicaire, un arpenteur.

Port de Cienfuegos en 1856
Destinés à être colons sur l’île de Cuba alors espagnole, ils sont partis de France pour échapper à l’extrême pauvreté liée à une forte récession en Europe, mais également sans le savoir parce qu’ils étaient blancs et bons catholiques. En effet dans le contexte historique très particulier de l’époque, ces expéditions répondent à la volonté royale de « blanchir » la population des territoires espagnoles des Caraïbes au détriment des autochtones. Le chef de cette expédition est Louis de Clouet de Piettre qui va créer officiellement sur une baie de la côte Sud, cette colonie de Fernandina de Jagua le 22 avril 1819 par décision royale.
Elle deviendra dix ans plus tard la ville de Cienfuegos, peuplée d’arrivants venant de Bordeaux et d’autres colonies françaises comme la Louisiane. Cette migration majoritairement française mais très diverse donna à la colonie un caractère cosmopolite marqué. Le noyau français exerça cependant l’influence politique dans la ville qui va connaître une croissance extraordinaire avec le recensement de 1819, comptabilisant 493 habitants issus de l’immigration et 238 venant de Cuba et dès le 31 août 1824 dénombrant 1283 habitants. En 2025 Cienfuegos en compte plus de 150.000 et est inscrite au patrimoine de l’Unesco.

d’influences bordelaises (notamment d’échoppes)
Louis (Luis) de Clouet de Piettre, un destin hors du commun entre les Amériques et Bordeaux
D’ascendance française, il est né en 1766 à la Nouvelle Orléans car la Louisiane a été sous souveraineté française et cédée à l’Espagne par le traité de Fontainebleau (1762). Son père Alexandre François Joseph de Clouet est un militaire français, passé sous statut espagnol en 1762 qui pousse son fils Louis à intègrer très jeune l’armée espagnole à ses côtés. Très actif Luis acquiert le grade de lieutenant colonel et se retrouve à l’Etat Major à Cuba où il partage des projets. La création d’une colonie mais aussi des visées commerciales et un engagement maçonnique semblent être à l’origine des liens tissés avec Bordeaux, port particulièrement lié avec les Caraïbes à cette époque. Il achète une résidence à Bordeaux en 1814 et va participer à la fondation de la banque de Bordeaux. En lien avec ses amitiés Bordelaises, Luis de Clouet s’investit pleinement dans le projet espagnol d’amener des colons blancs et chrétiens sur la terre cubaine en allant les chercher en Louisiane (de souche française) et à Bordeaux. Il les choisit issus de corps de métiers divers. En 1818, nommé à l’État-major de La Havane, il se lie avec l’aristocratie et les milieux maçonniques dans l’intention de créer la colonie Fernandina, aujourd’hui Cienfuegos.

d’influence française
@Anton Zelenov
Se singularisant par son architecture néoclassique, ses rues et avenues perpendiculaires, Cienfuegos compte aujourd’hui encore des habitants aux patronymes français comme le montrent les pierres tombales du cimetière communal : des Lafitte, des Rey, des Salaberry, des Lagrave, des Rives, des Pujol. Aujourd’hui, les 140 000 habitants de cette petite ville avec ses bâtiments d’influence française aux touches caribéennes sont fiers d’avoir l’une des villes les plus propres et les plus belles de Cuba qui retient des traces de sa fondation par des immigrés bordelais. Elle est située sur la côte sud de l’Ile, à moins de 250 km de La Havane et est ouverte sur la mer avec une grande baie, ainsi que de nombreux bâtiments de grande valeur patrimoniale.
Jean Querbes, l’homme qui aimait Cuba, poursuit l’aventure humaine

Jean Querbes, natif d’Arcachon, ingénieur agronome, docteur en géographie a toujours été politiquement engagé. D’abord maire-adjoint de Tonneins puis d’Agen, conseiller régional d’Aquitaine et député européen, il a effectué une vingtaine de voyages à Cuba pour mieux connaître la réalité cubaine d’un point de vue politique, géographique, historique et social. Jean Querbes évoque avec passion l’histoire de cette poignée de bordelais, artisans et paysans qui décident de suivre Luis de Clouet de Piettre pour fonder Cienfuegos baptisée « la perle du sud ».
Il écrit et retrace l’aventure de ces deux belles cités inscrites aujourd’hui, au Patrimoine mondial de l’Humanité et donc liées à vie. En toute logique il fonde en 2017 l’Association Bordeaux-Cienfuegos pour faire connaître cette histoire et poursuivre l’aventure humaine entre les deux villes sœurs : Bordeaux et Cienfuegos.
Cette histoire singulière est propice au développement de liens culturels et économiques entre les deux villes et les deux populations, ainsi qu’à toutes formes de coopération et de solidarité. Ce rapprochement entre la ville cubaine et Bordeaux est le fruit de la volonté de la Mairie qui veut voir les liens entre les deux villes se resserrer. Le but est de conserver et de faire vivre cette histoire unique dans la grande et tumultueuse Amérique Latine.

devant son tournesol
à l’entrée de la promenade Cienfuegos (Danielle Maurin)
La promenade inaugurée en novembre 2024 ne se contente pas d’honorer un passé commun ; elle ouvre aussi la voie à une coopération de plus en plus intense. La solidarité est mise en avant avec des démarches et des échanges réguliers avec l’institut Bergonié et sa fondation, avec notamment la livraison de matériel médical. Les deux villes, en dialogue constant, se livrent à des échanges culturels, des projets éducatifs et des initiatives économiques autour du développement durable.
La relation entre Bordeaux et Cienfuegos dépasse ainsi l’histoire : elle regarde vers l’avenir, avec des projets qui incluent aussi des expositions d’art, des événements gastronomiques et des jumelages entre institutions culturelles.
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