La communauté Arménienne danse le jour de l'inauguration des journées des langues maternelles et paternelles, le 24 février

Bordeaux à la croisée des langues du monde

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Port marchand, carrefour entre plusieurs frontières terrestres, Bordeaux accueille de nombreuses vagues migratoires dont les traces anciennes et récentes sont visibles, tel que le nombre de langues qui y sont pratiquées. Ces langages multiples ont été mis en lumière, lors des journées des langues maternelles et paternelles du 21 au 28 février, autour du thème « Les mots en voyage, les influences ». Une manifestation faisant écho à la journée internationale de la langue maternelle, célébrée le 21 février par l’UNESCO. 

Durant ces journées de nombreux ateliers, conférences, films et expositions, disséminés dans plusieurs quartiers, ont permis au public de découvrir la richesse multiculturelle et internationale que recèle la ville de Bordeaux. Les participants ont pu expérimenter l’importance du langage sous ses différentes formes, pour mieux rencontrer celles et ceux qui viennent d’un ailleurs que l’on ne connaît pas. 

La communauté arménienne était à l’honneur pour l’ouverture officielle le 24 février, à la mairie de Bordeaux.

Nariné Gogchyan, co-fondatrice de l’école arménienne Mesropyan : « Nous avons voulu proposer également des ateliers de calligraphie pour faire découvrir les magnifiques caractères de l’alphabet arménien, un des plus anciens au monde qui fut créée en 405 avec 36 lettres. Au XIIè siècle, l’apport de langues étrangères nous a obligé à y rajouter deux nouveaux sons qui n’existaient pas dans notre langueAinsi nous sommes passé de 36 à 38 lettres ! »

alphabet arménien d'origine
L’alphabet arménien fait partie ds langues indo-européennes. Version créée en 405 avec 36 signes
Alphabet arménien &éè siècle
Alphabet complété au XIIè siècle avec 2 nouveaux signes
Alphabet des oiseaux : chaque première lettre d’un texte représente un oiseau © Photo : Nariné Gogchyan

De l’espagnol au roumain, en passant par le patois basque ou le créole antillais, ces journées ont permis de percevoir comment les langues peuvent s’intégrer, évoluer, se mêler à la langue du territoire d’accueil. Les populations venant d’autres pays vont apprendre le langage du pays d’accueil pour mieux s’intégrer, mais vont conserver précieusement leurs langues d’origine, la transmettre à leurs enfants, comme un repère, une lanterne qui permet de ne pas perdre de vue la terre dont ils sont venus.

Le langage, une fenêtre ouverte sur la culture et l’histoire d’un pays

Selon l’écrivain Arno Dubois « La langue maternelle, par extension, comprise comme langue natale, est la première langue qu’un enfant apprend. La langue paternelle se définit comme celle que vos ancêtres auraient pu vous transmettre, mais que vous ne parlez pas. C’est une langue souterraine qui s’exprime dans des plats servis à table, des musiques entendues à la radio, un accent familier que vous n’aurez jamais et que vous adorez. »

À la ManuCo, la communauté roumaine avec l’association Liens et racines, a choisi de faire découvrir ses traditions : objets du quotidien, ateliers en hommage au printemps, lectures de légendes anciennes, et mets typiques de la Roumanie. 

« Ici nous faisons découvrir à travers des ateliers une de nos traditions qui consiste à se fabriquer un Mărțișor que l’on accroche près de son cœur pour célébrer l’arrivée du printemps, » s’enthousiasme Liuba Mardari, présidente de l’association. Elle est heureuse de faire connaître les traditions de son pays autour d’un thème : le printemps. « C’est très important pour nous d’inviter les Bordelais et les autres communautés pour participer à nos ateliers pluridisciplinaires. Pour nos enfants, les racines ne doivent pas se perdre, car à un moment dans sa vie on se demande qui on est, d’où on vient, et quel a été le chemin de nos parents pour arriver ici. »

Le vivre-ensemble par la découverte

Un public venu nombreux et divers, écoute la légende du Mărțișor : « Le printemps en recouvrant un perce-neige pour le réchauffer se piqua le doigt et une goutte de sang coula. » Dans l’assemblée, Marina, Ukrainienne. Elle est venue participer à l’atelier de création de Mărțișor avec ses enfants « pour découvrir les traditions moldaves. » À Bordeaux depuis 2022, elle a trouvé un accueil chaleureux : « Nous avons réussi à bien nous intégrer. Mes enfants parlent bien le français, et aiment tout de la culture française, mais ils n’oublient pas leur langue et leur culture ».

Participant à l’atelier, Sébastien a découvert en arrivant à Bordeaux la culture moldave, qu’il décrit comme « très vivante et très forte et qui est partagée par beaucoup de gens ». Connaissant plusieurs personnes qui ont des liens avec la Roumanie et la Moldavie, il « trouve que c’est intéressant de faire vivre la langue par le biais d’animations pour tous, de partager et de montrer aux enfants quelles sont leurs racines. C’est un vrai plaisir d’être là ! »

Guy Poujet, Consul honoraire de Moldavie pour la Nouvelle-Aquitaine, confirme son ressenti : « Ces journées-là sont primordiales. En découvrant ce qui existe dans d’autres pays, on comprend mieux les gens, on peut mieux vivre ensemble et ça c’est le but numéro un. Pour les jeunes générations c’est extraordinaire ! »

Les langues modelées par l’histoire

Au musée d’Aquitaine c’est une déambulation autour de la construction et l’évolution d’une langue qui est proposée. À travers la lecture d’un conte dit en 3 langues différentes, le créole, le basque et le français, on perçoit comment les influences linguistiques et historiques peuvent créer, modeler, et transformer le langage. Isabelle Kanor, art-thérapeute d’origine martiniquaise, nous explique ce parcours : « Pour l’occasion de ces journées, l’idée a été de marier le français avec le créole afin d’incarner davantage ce conte que j’ai écrit pour le Musée d’Aquitaine. Patrick-Erwin Michel, comédien, a prêté la voix haïtienne, et Amaia Hennebutte, conteuse, (Cie Kiribil) faisait résonner la langue basque. »

Le conte a été tiré d’un registre d’intendance qui recensait les gens de couleur. Il raconte l’histoire de Binta, jeune femme Sénégalaise déportée comme des milliers de personnes pour y effectuer des tâches domestiques, après avoir été convertie à la foi catholique. Elle repartira ensuite à Saint-Domingue où elle deviendra, aux côtés de Toussaint Louverture une femme nèg mawon* engagée dans la révolution pour la fin de l’esclavage et l’Indépendance. L’autrice a adapté ce conte en langue française, mais y a conservé les ressorts dialogués du conte créole, comme les appels du conteur « Yé krik ! » et les réponses de l’assemblée « Yé krak ! », créant ainsi une participation collective : une autre manière de dire et de transmettre les histoires. 

Le créole, mélange entre différents dialectes africains, et les langues des maîtres, a pris sa source dans l’histoire de l’esclavage. Langue honnie, langue non noble, elle  a subi une tentative d’homicide car née d’une histoire qu’on souhaitait oublier… Mais, depuis plusieurs décennies des mouvements portés par les intellectuels antillais lui ont permis de retrouver ses lettres de noblesse. Elle est aujourd’hui une langue structurée, avec une grammaire, une conjugaison, une syntaxe. “ confirme Isabelle. Le basque, langue très ancienne, créolisée, s’est aussi construite au fil des influences et des contacts. “ J’ai voulu faire ressortir la résonance de chaque langue... Le basque est plutôt ancré dans la terre, il a un caractère dur et direct, le créole se remet d’une histoire douloureuse, et le français, a été la langue de l’envahisseur que l’on retrouve pourtant dans ces deux idiomes. À l’inverse, ces langues colonisées se distillent, et « pollinisent » la langue d’accueil qui elle-même se transforme à son tour.  »

Une histoire universelle rappelée à travers ce conte trilingue… De façon générale, toute langue a son origine paternelle, celle des ancêtres. Cette langue des origines se transmet, s’enrichit et se transforme au fil du temps, des croisements, des départs, des conflits ou des alliances.  Les langues, vecteur mouvant des cultures du monde. À travers la ville, ces journées des langues maternelles et paternelles, ont permis aux Bordelais d’accéder et de participer à des moments riches en rencontres avec différentes composantes de ce Bordeaux cosmopolite ! 

*Neg mawon : Le marronnage est, à l’époque coloniale, la fuite d’un esclave hors de la propriété de son maître en Amérique, aux Antilles ou dans les iles Mascareignes.

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