Rencontre avec François Fuentes dans une libraire de l’agglomération bordelaise. Inspiré par Montaigne et Montesquieu, l’auteur intègre humanisme et biographie personnelle pour transmettre ses valeurs. Il a grandi à Biarritz, où son père, exilé de la guerre d’Espagne et grand résistant, est venu se réfugier dans les années 1950.
Magali : François Fuentes pourriez-vous nous parler de votre expérience théâtrale avant l’écriture de vos romans policiers ?
François Fuentes : J’ai été passionné un long moment par le théâtre. À mon arrivée à Royan au moment de ma retraite, je me suis rapproché d’un metteur en scène également professeur de théâtre auquel j’ai proposé des pièces pour ses élèves. Nous avons commencé une collaboration. J’ai écrit une vingtaine de comédies en un acte avec deux personnages une vingtaine de minutes chacune faisant partie Des Amours.com [recueil de 22 pièces, ndlr]. Elles sont destinées à être jouées facilement dans des ateliers.
Je traite toutes les problématiques : les différences sociales, les disparités du couple, la violence conjugale avec un mélange d’humour et de drôlerie, où se cache très souvent un message humaniste. Une de ces pièces raconte l’histoire de deux personnages : une femme et un homme tous les deux en fauteuil roulant qui se rencontrent via une annonce sur un site. Elle explore avec humour et respect leur quête d’amour, tout en abordant les maladresses et les attentes liées à leur handicap. Pour cette pièce, mes droits d’auteur sont reversés pour financer des fauteuils pour handicapés. Ces pièces jouées régulièrement sont restées comme des modèles.
M. : Après le théâtre, vous vous lancez dans l’écriture de romans policiers : les enquêtes du commissaire Montaigne ?
F.F. : J’ai imaginé la Brigade Criminelle de Bordeaux, une équipe sympathique et originale, avec son commissaire Montaigne de haut niveau de compétences ; Lancelot de Pessac son observateur et ami d’enfance ; et Maïté Etcheverry et Maximilien Vandeputte, ses deux lieutenant. Mes romans dépeignent la haute société bordelaise comme personne ne l’avait fait auparavant : mes confrères eux traitaient surtout de la violence urbaine, de la drogue, des quartiers dangereux… J’ai échangé avec des libraires bordelais qui m’ont vivement encouragé à poursuivre mon projet, les enquêtes du commissaire Montaigne étaient nées !
Crime à Bordeaux dans un quartier chic paraît en 2010. En parallèle, j’ai monté ma propre maison d’édition avec mon frère. Cela me permet de garder le contrôle total sur mes romans, je décide de tout : mise en page, couverture et délais de publication. Mais surtout cela me donne une énorme liberté artistique.

SR : Comment construisez-vous vos romans ?
F.F. : Je m’assieds sur le sable fin, les jambes croisées face à l’immensité de l’océan qui s’étend à perte de vue. Le vent salé me caresse le visage, les vagues avec leur rythme apaisant, accompagnent le mouvement de ma plume sur mon carnet. Ce cadre est ma source d’inspiration. Tous mes romans sont nés sur la plage.
Au départ, je construis une situation puis je décline un plan de 40 scènes. Je découpe mon intrigue en moments, de façon équilibrée. J’attribue à chaque scène un rôle précis dans l’avancée de l’intrigue. J’utilise un rythme mathématique pour maintenir le suspens, équilibrer les tensions, et guider le lecteur avec une progression jusqu’au déroulement final. Depuis 4 ou 5 ans, j’ai fait entrer l’actualité dans mes polars. En effet, il y a des menaces et des ombres qui s’accumulent, le polar sert de prétexte pour passer mes messages.

M. : Pourquoi tous vos romans se déroulent à Bordeaux ?
F.F. : Pour plusieurs raisons : Charles Louis Montesquieu avait la charge de président à mortier du parlement de Bordeaux et Michel de Montaigne fut maire de Bordeaux de 1581 à 1585. Ces deux grands hommes sont mes lectures de chevet depuis toujours et m’ont accompagné dans la vie en m’aidant à comprendre le monde. Bordeaux est importante pour l’humanité, c’est le berceau de ces deux grands esprits : Montaigne qui nous aide à comprendre la vie et la mort et Montesquieu la séparation des pouvoirs et le respect de la liberté individuelle. Bordeaux, avec son architecture élégante, son histoire, ses quais, crée un cadre visuel et mystérieux. Cette ville, à la fois cosmopolite et pleine de secrets, permet de jouer sur des repères bien connus par les lecteurs. Pour toutes ces raisons, mes romans se déroulent à Bordeaux.


L’assassinat de Montesquieu à Bordeaux est de François Fuentes
M. : Qu’est-ce qui distingue ce treizième roman de vos précédents ?
F.F. : Il comporte une grande part de ma biographie. Il compte seulement 300 pages au lieu de 450, suite à une intervention chirurgicale qui m’a fait perdre beaucoup de temps. Désormais guéri grâce au professeur Laurence Chiche de l’hôpital Haut Lévêque, que je remercie vivement : un personnage qu’on retrouve dans ce roman. Ce livre est tiré de mon expérience, puisque mon commissaire Montaigne souffre de la même maladie que moi.

M. : Quelle est votre réaction en voyant le livre publié ?
F.F. : C’est une bonne question ! Je passe tellement de temps à peaufiner les personnages, les intrigues, que lorsque je mets le point final, il y a un décalage. D’un côté, une fierté et de l’autre une forme d’inquiétude. C’est un rêve au départ, qui devient réalité, quand je reçois le bon à tirer, la couverture etc. Effectivement, il ne m’appartient plus, il appartient à mes lecteurs. C’est rare qu’un rêve se réalise, qu’il existe, qu’il se matérialise. C’est une impression agréable, mais très curieuse.