Dans le cadre du mois de la santé mentale, la Bibliothèque Pierre Veilletet de Caudéran a organisé le 17 mars une conférence sur le thème : Faut-il interdire les réseaux sociaux aux jeunes ? La question de la santé mentale s’impose aujourd’hui comme un enjeu majeur de notre société, nous sommes tous concernés. Les auteurs du livre Faut-il interdire les réseaux sociaux aux jeunes ? étaient les invités : Serge Tisseron, psychiatre, docteur en psychologie et Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation.
Les réseaux sociaux sont souvent pointés du doigt lorsqu’il s’agit de la santé mentale des jeunes : repli sur soi, mauvaise estime personnelle, rejet social, harcèlement, addiction, troubles de l’attention… Dans cet ouvrage, les auteurs proposent un état des connaissances actuelles sur la nocivité réelle des réseaux sociaux chez les jeunes.
La question de leur interdiction aux moins de 15 ou 16 ans agite de nombreux pays aujourd’hui. L’Australie les a interdit, d’autres pays comme la France, l’Angleterre, se posent la question. Il est bien entendu nécessaire de protéger les jeunes des risques des réseaux, mais l’interdiction seule, sans aucun moyen d’accompagnement annoncé, est-elle la mesure la plus adaptée ?

Les réseaux sociaux au cœur de la vie des adolescents
Pour les adolescents, les réseaux sociaux représentent un prolongement fondamental de leur socialisation dans l’espace physique. La majorité de ces interactions provient des membres de leur groupe social d’appartenance, et à cet âge, l’exclusion sociale est extrêmement mal vécue. Autrefois, les jeunes jouaient sur des places publiques et discutaient longuement après l’école. Et souvenons-nous de notre adolescence : on passait notre temps au téléphone avec les camarades avec lesquels on avait passé toute la journée ! Aujourd’hui, beaucoup de jeunes sont géolocalisés par leurs parents et contraints de rentrer chez eux sitôt les cours finis. Les enfants d’un milieu social favorisé bénéficient d’alternatives payantes nombreuses dans les grandes villes. Mais pour ceux de milieu défavorisé, ou qui habitent dans des zones sinistrées en matière d’accueil de la jeunesse, une interdiction brutale des réseaux risque d’aggraver leur isolement. Ils perdraient le soutien d’une communauté en ligne et risqueraient de se tourner vers un compagnon virtuel généré par intelligence artificielle.

Le rôle essentiel de la famille
Les études accordent beaucoup d’importance à l’origine sociale : ce qui produit le plus d’effets sur la santé mentale, les apprentissages, la santé physique, c’est le milieu social d’origine. Les auteurs soulignent que les enfants qui appartiennent à des familles dans lesquelles le repas du soir est pris sans écran, ont un bien meilleur développement cognitif et un bien meilleur développement du langage. Ils entendent leurs parents parler, ils peuvent intervenir et parler de ce qui les intéresse, comme les réseaux sociaux, mais aussi d’une situation de harcèlement à l’école, par exemple. Les activités d’écran peuvent devenir positives à partir du moment où elles sont accompagnées par les parents, les grands-parents et la fratrie. Les aînés disent aux plus jeunes : non, tu ne vas pas regarder ça parce que c’est beaucoup trop violent.
Certains enfants sont bien accompagnés, bien entourés et d’autres ne le sont pas assez. Une interdiction générale touchant tous les enfants est une absurdité, parce qu’ils n’ont pas bénéficié du même environnement familial. Un bon nombre de parents sont perdus face aux pratiques numériques de leurs enfants et ont l’impression de perdre le contrôle. Ils ne savent pas à quoi correspond Instagram, ce qu’on peut faire sur Tik Tok, ni combien d’heures de consultation ils devraient leur autoriser. L’enjeu est aujourd’hui de comprendre, de réguler et d’accompagner des usages qui font désormais partie intégrante de la vie sociale des jeunes.
Les adolescents en déficit de sommeil
Selon les experts, il y a un lien direct établi entre l’usage des écrans et le manque de sommeil des jeunes, notamment à cause de rythmes scolaires inadaptés : les cours au collège et au lycée devraient commencer au moins une heure plus tard. Des journées qui débutent trop tôt, combinées à un usage excessif des réseaux sociaux, favorisent fatigue, baisse de concentration, de sociabilité, diminution des apprentissages et augmentation du stress. Les écrans viennent alors s’ajouter à un déséquilibre déjà existant, en accentuant la sédentarité et certains risques pour la santé. Les écrans produisent de la lumière bleue et ont pour effet de tromper notre cerveau en lui faisant croire qu’il fait jour. Alors parents, soyez diplomates : si votre ado est encore devant un écran à minuit, ne lui arrachez pas l’écran des mains, mais expliquez-lui que c’est la lumière bleue de l’écran qui l’empêche de dormir.
Des populations plus vulnérables
Les données scientifiques actuelles ne permettent pas d’établir un lien de causalité directe entre l’usage des réseaux sociaux et les troubles psychologiques. Aujourd’hui, on observe surtout des mécanismes d’aggravation de symptômes préexistants chez les personnes vulnérables. Les adolescents déjà fragilisés sont plus susceptibles de voir leurs symptômes s’aggraver avec certains usages numériques : l’adolescent qui souffre d’une schizophrénie, d’une psychose, ou d’une phobie sociale grave, est plus fragile devant les réseaux sociaux ou les jeux vidéo.
Une vulnérabilité qui concerne particulièrement les filles. Les études montrent qu’elles présentent davantage de symptômes dépressifs et qu’elles sont plus exposées aux effets négatifs liés à l’image du corps, notamment à cause des plateformes comme Tik Tok ou Instagram. Les réseaux sociaux ne créent pas le mal-être, mais ils peuvent le révéler ou l’intensifier.
Les réseaux sociaux, espace de socialisation et d’information
Les réseaux sociaux, c’est avoir finalement une fenêtre ouverte sur le monde. Les usages sont très diversifiés : certains créent du contenu, d’autres s’informent ou cherchent de l’aide pour les cours ou certains discutent avec des connaissances. Et s’ils ne lisent plus la presse, certains consultent des vidéos du Monde ou de France Culture, sur Instagram ou Tik Tok. C’est pourquoi, interdire les réseaux aurait pour conséquence de les priver de leur source principale d’information.
Les écrans ne rendent pas plus idiots, ils peuvent même avoir des effets positifs, disent les auteurs. II a été démontré que jouer une heure par jour aux jeux vidéo pour un enfant est corrélé avec une meilleure socialisation et des meilleurs résultats scolaires, parce qu’il contrôle bien ses émotions et qu’il a un bon réseau de copains.
Éducation aux réseaux sociaux
Le milieu scolaire représente l’endroit idéal pour que cette éducation se fasse. Puisqu’il y a actuellement dans les écoles des référents harcèlement pourquoi n’y aurait-il pas des référents numériques pour accompagner l’usage des écrans ?
L’interdiction aux réseaux sociaux est très compliquée à mettre en place. Tout d’abord, la majorité numérique n’est pas la même dans les différents pays européens (elle va de 13 à 16 ans). Ensuite, comment vérifier l’âge ? En outre, la population adolescente est extrêmement hétérogène. L’entrée dans la puberté peut survenir plus ou moins tôt, entre 8 et 12 ans en moyenne pour les filles et entre 10 et 14 ans pour les garçons, ce qui rend toute règle uniforme difficile à appliquer.
Selon Serge Tisseron et Grégoire Bost, des textes de protection existent à l’échelle européenne, mais il faudrait du courage politique pour les faire appliquer. Interdire les réseaux sociaux, c’est finalement plus facile et moins coûteux que de s’attaquer de front aux plateformes…





Pour en savoir plus :
https://bibliotheque.bordeaux.fr/agenda/les-evenements/la-fabrique-du-citoyen
Sylvie