Menaces sur les sociétés démocratiques

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C’est le thème du débat animé par Pierre Mazet, président des Escales du livre, en ouverture de la 2e édition au cœur de Darwin, en mars 2026. Après la publication de leur ouvrage, François Dubet, le sociologue, et Marc Crépon, le philosophe, offrent une radiographie croisée des crises qui ébranlent nos démocraties. Bien qu’ils s’accordent sur la gravité de la situation, ils l’abordent par des prismes différents. 

Marc Crépon est directeur de recherche au CNRS, après avoir été directeur du département de philosophie de l’Ecole normale supérieure. François Dubet, ex-directeur d’études à l’EHESS, était professeur de sociologie à l’université Bordeaux-II jusqu’à sa retraite en 2013.

Marc Crépon commence par cette remarque : « le point commun entre « Mépris » dans le livre de François et « Régressions » dans le mien, est que ce sont deux mots qui sont en titre de nos ouvrages. Deux mots forts que tout le monde a en tête, surtout depuis plusieurs échéances électorales, aux Etats-Unis, en Europe et ailleurs. Nous sommes en train de vivre une incroyable période de régression« . 

Avec Régressions, il s’inquiète d’un retour vers « des temps sombres ». Selon lui, la cause réside dans la mise en œuvre de trois types de forces : 

Les forces du jour sont celles du gouvernement traditionnel qui nous offre les garanties institutionnelles : les droits et les libertés dont nous jouissons. Elles nous entretiennent dans l’illusion qu’elles sont garanties de façon définitive. Ce qui n’est pas toujours le cas.  La cause des femmes par exemple, pour laquelle des offensives s’en prennent à la liberté d’avorter un peu partout dans le monde.

Les forces critiques sont celles qui nous rappellent qu’il y a un grand écart entre ce que les gouvernements font pour  répondre à nos besoins et ce que les citoyens sont en droit d’attendre. Elles sont multiples et peuvent venir des milieux artistiques et culturels, journalistiques mais encore  des secteurs de l’enseignement, de la recherche… 

Les forces de la nuit sont celles qui portent la révolte. Elles considèrent que nous avons trop de droits et de libertés et proposent un retour en arrière.

Elles concernent les libertés académiques (enseignement et domaines de la recherche) et la liberté de la presse.

La démocratie repose sur la capacité à substituer la parole à la violence. Or nous assistons à une régression du sensible : une perte d’empathie et une acceptation croissante de la souffrance de l’autre, notamment à travers la gestion des crises migratoires et des conflits internationaux.

L’érosion de l’État de droit : Crépon pointe du doigt la tentation permanente des régimes contemporains à sacrifier les libertés individuelles au nom de la sécurité. Il analyse comment la peur du terrorisme, de l’immigration du déclin national, est instrumentalisée pour justifier des reculs des libertés et un repli identitaire.

La crise de la vérité : la régression passe aussi par la perte d’un monde commun où les faits et la parole donnée ont une valeur. La prolifération des « vérités alternatives » et la polarisation extrême, nourrie par les algorithmes, empêchent la formation d’une volonté générale. C’est ce qu’il identifie comme une régression intellectuelle, où le slogan remplace l’argument. 

Dans son ouvrage Le Temps des passions tristes, puis dans ses réflexions sur Le mépris, Dubet analyse la fin d’un modèle social. 

Nous ne sommes plus dans une lutte des classes structurée, mais dans une « société du mépris ». Les individus se sentent rabaissés, non pas en tant que groupe, mais dans leur dignité personnelle.

Le peuple se sent méprisé par les « élites » déconnectées et arrogantes. Les classes dirigeantes ou diplômées perçoivent parfois les classes populaires comme « incultes » ou « réfractaires ». Le mépris circule aussi entre voisins, entre générations ou entre différents statuts sociaux. 

Le sentiment d’injustice ne mène plus à l’action collective, organisée par les syndicats ou autre mouvement contestataire mais a une rage diffuse. Le temps où l’on pouvait être pauvre mais fier de son identité ouvrière est révolu.

Le système de l’égalité des chances, la méritocratie, renvoie l’échec à l’individu. Si vous ne réussissez pas, c’est de votre faute. Cela transforme l’injustice sociale en humiliation personnelle.

Pour Dubet, ce mépris est le carburant principal de la colère politique actuelle. Le vote populiste ou la protestation type « Gilets jaunes » ne sont pas seulement une demande pour une hausse du  pouvoir d’achat, ils sont  un cri pour exister à nouveau dans le regard de l’autre. Les leaders populistes qui se multiplient à notre époque  sont  ceux  qui promettent de transformer ce mépris subi, en une fierté retrouvée en désignant des ennemis, des « boucs émissaires ». 

Qu’est-ce qui ne va pas dans nos sociétés démocratiques, pour qu’effectivement, on puisse s’exposer à un basculement ?

Dubet se demande, « quel est le contraire du mépris. Il y a un mot que je préfère à celui de reconnaissance, c’est celui de considération. Le besoin de considération est un besoin fondamental de l’existence. Il est partout, au sein d’un couple, sur son lieu de travail, à l’école et sur tous les lieux de vie, les lieux d’études, les lieux intimes ou publics ». 

On peut supporter l’inégalité, même si elle est jugée injuste et collective, mais on ne supporte pas l’inconsidération ou la déconsidération car elles s’attaquent à ce que nous sommes intrinsèquement. 

Il arrive à Crépon d’être pris de découragement et de se demander, à quoi bon cette inquiétude ? Mais en même temps « Nous n’avons pas le droit de lâcher, de ne pas continuer l’exercice de la pensée critique de ces forces de la nuit ».

Il pense qu’aujourd’hui, « une des vocations de l’école, ça devrait être d’apprendre aux enfants, dès leur plus jeune âge, à décrypter les images et les discours qui sont des vecteurs de violence ».

Ces deux auteurs pensent que l’espérance est une vertu sensible. Ils  préviennent que le silence ou l’indifférence, face à ces signaux inquiétants, sont le terreau des régimes autoritaires de demain.

François Dubet explore comment le mépris, sentiment souvent destructeur, peut à la fois ronger la démocratie et devenir une énergie de protestation et de critique sociale.

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