« Sommes-nous encore humains ? » nous questionne Éric Fottorino

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Éric Fottorino était au Musée Mer Marine en avril pour présenter sa nouvelle « La Pêche du jour », sur le thème des migrants. Lue par des étudiants du Cours Florent, un débat animé par des apprentis journalistes de l’IJBA, l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine a suivi.

Dans l’auditorium du Musée Mer Marine, la soirée du samedi 25 avril s’est déroulée en deux temps forts autour de l’invité d’honneur, le journaliste écrivain Éric Fottorino, entouré de jeunes bordelais.es.

Eric Fottorino est accueilli par les jeunes Bordelais.

Les Amis du Musée Mer Marine (AMMM) abordent tous les sujets traitant des océans. Selon leur présidente, Elisabeth Vigné, fondatrice de l’association, le choix du thème d’avril sur les migrants est une question difficile, extrêmement importante, qui devra, dans les années à venir, ne pas être prise à la légère.  

Éric Fottorino a été grand reporter en Afrique, en Amérique latine et dans les pays de l’Est européen, de 1986 jusqu’au début des années 2000, avant de devenir rédacteur en chef puis directeur du journal Le Monde jusqu’en 2010. « Quand les articles n’ont pas les effets escomptés sur le public, quand le langage journalistique n’est pas assez « performatif », on est tenté d’avoir recours à la fiction » explique-t-il. Il a écrit et publié une quarantaine d’ouvrages. Aujourd’hui, c’est l’écrivain qui prend le pas sur le journaliste. 

Dans La Pêche du jour, deux personnages réunis sur le port de Lesbos en Grèce évoquent le destin des migrants. L’un est un étrange pêcheur qui fait commerce de leurs corps sans vie. L’autre est un client dont on ne sait s’il veut acheter ces cadavres, ou se racheter. D’emblée s’installe le malaise et le questionnement. Pourquoi ce mélange de cynisme, d’indifférence, d’impuissance ?

C’est le miroir de nos renoncements que nous tendent les mots âpres d’Éric Fottorino qui se demande si nous avons cessé d’être humains. Le sort des réfugiés est sans cesse instrumentalisé, au moment où des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants meurent en traversant  la Méditerranée, parce qu’ils veulent simplement vivre. La Pêche du jour est un texte sombre et bouleversant. 

Le texte est lu ce samedi soir au MMM par 9 étudiants, et mis en scène par l’un de leur professeur du Cours Florent. L’auteur de la nouvelle, assis au premier rang, est particulièrement attentif.

Les neuf étudiants du Cours Florent avant la lecture théâtralisée de La Pêche du jour. Au premier rang Eric Fottorino et Elisabeth Vigné.

Des extraits de la nouvelle sont projetés sur l’écran du fond de scène, renforçant les messages délivrés.

« Cette représentation est tellement sensible et intelligente, par cette parole qu’elle a fait circuler, qu’elle a donné à mon texte une dimension que j’ai rarement entendue », exprime Éric Fottorino aux jeunes acteurs.

Cette nouvelle parue en 2021 a été lue et interprétée par les comédiens Jacques Weber et Lola Blanchard au Théâtre du Rond-Point puis à l’opéra de Nancy, et à Avignon à la Maison Jean Vilar. Selon l’auteur, Jacques Weber a toujours le texte dans sa poche pour l’interpréter partout où il sera demandé avec une partenaire.

Éric Fottorino répond aux questions de deux étudiants de l’JIBA.

La première question des jeunes journalistes de l’IJBA porte sur la genèse de cette nouvelle. Avec gourmandise, Éric Fottorino raconte : « un soir très tard après avoir éteint mon ordinateur, je ne trouvais pas le sommeil. Trois mots sont passés dans ma tête, comme des oiseaux noirs : le Yéménite, plus fin que la bonite. Quand vous avez ces trois mots qui passent et s’entrechoquent, c’est difficile d’aller se coucher. J’ai alors rallumé mon ordinateur. Écran bleu, rien ne venait. J’ai regardé les livres que j’avais devant moi… et j’ai pris La Chute d’Albert Camus : «Un juge pénitent raconte pourquoi il n’a pas été courageux. Il a laissé se noyer une femme qui a sauté d’un pont à Amsterdam». J’ai lu ces trois pages et six heures plus tard, ce texte est né ».

Les étudiants demandent ensuite si un des outils de l’écrivain est le cynisme du personnage principal. L’auteur leur répond : « j’ai touché quelque chose qui est finalement pour moi vraiment très universel. C’est un conte cruel, pas une dystopie. Comme disait Colette «vous essayez de toucher les gens pour les faire réagir, quelquefois très violemment».

Les apprentis en viennent rapidement à interroger leur aîné sur le regard qu’il porte sur la pratique journalistique. « Je considère que notre métier est d’intérêt général, comme un service civique, c’est-à-dire de citoyenneté. Comme disait Mauriac, «on ne nous reprochera jamais d’avoir parlé, cependant, on nous reprochera toujours, ce qu’il appelait, le cri du silence ».  

En une heure d’entretien, d’autres questions piquent la curiosité et nourrissent la réflexion du public, telles que : le journaliste est-il un militant ? Quel rôle joue la justice par rapport au droit d’asile, à l’État de droit ?

Pour terminer les jeunes s’inquiètent de savoir si ce texte a entraîné des répercussions politiques. Éric Fottorino, modeste et tout en nuance leur répond volontiers : « sans doute pas, mais je cite Pierre Rabhi qui a emprunté cette légende amérindienne pour dire que le colibri a fait sa part pour éteindre l’incendie. Maintenant que mon texte est lu et est joué dans beaucoup de pays européens, je dis qu’il fait son chemin dans les esprits.« 

« Au début de la guerre en Ukraine, nous avons été témoin de ces vagues d’immigration. Tous les déplacés ont été accueillis à bras ouverts, la générosité était revenue. Au même moment, des jeunes Soudanais, des jeunes Afghans arrivaient en Italie en jean, t-shirt et pieds nus ou dans de vieilles godasses. Ils traversaient les Alpes dans la neige vers la France. Puisqu’ils n’étaient pas morts, il y avait des gens pour leur  tendre la main et ces gens ont été menacés de délit de solidarité » s’indigne l’auteur. « Évidemment c’était incompréhensible. Pour cette raison, dans mon journal, j’ai posé cette  question : sommes-nous encore humains ? J’ai écrit : nous ne le sommes plus, puisque nous sommes capables de créer une discrimination à la souffrance, à cause de la couleur de nos peaux, à cause de nos religions ».

La Pêche du jour, nouvelle d’une soixantaine de pages, a d’abord été publiée dans les quotidiens La Stampa et El País, avant de trouver les lecteurs du Monde. Elle a aussi traversé l’Atlantique jusqu’au New York Times. Ces relais internationaux témoignent de l’intérêt suscité, puisse cette tragédie contemporaine des migrants nous interpeller tous, dans la patrie des Droits de l’Homme, en touchant nos valeurs humanistes, pour réfléchir, pour s’indigner, pour agir. 

Le public a pu terminer la soirée autour du stand de SOS Méditerranée, et du stand de la librairie Olympique, aux Chartrons, et les discussions se sont poursuivies autour d’un verre dans le hall d’accueil du MMM.

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