À Bordeaux, la langue de l’espoir, l’espéranto, se propage grâce à l’association Espéranto Gironde. Retour sur l’histoire de ce « dialecte » mondial qui a intéressé tant d’intellectuels depuis la fin du XIXe siècle et témoignage de Dominiko, espérantiste.
L’espéranto est présent dans la ville depuis 1902 avec le « Grupo de Bordo » créé par Jean-Alban Bergonié, professeur de Physique Médicale, pionnier de la radiobiologie et de la radiothérapie, bien connu des bordelais par le centre de cancérologie qui porte son nom. Cette section est affiliée à la Société Française pour la Propagation de l’Espéranto. En 1964, une partie de ses membres créent le « groupe espérantiste ouvrier de Bordeaux », indépendant, en relation privilégiée avec la SAT-Amikaro.
Ce groupe-là est devenu le Groupe girondin des travailleurs espérantistes » en 1974. Puis en 1987, il prends son nom actuel, « Espéranto-Gironde ». Ses membres se retrouvent une fois par mois pour faire le point sur le fonctionnement de l’association, manger ensemble, partager un moment culturel et surtout parler espéranto. Un bulletin trimestriel d’information LEGI (La Esperanto Gironde Informilo) diffuse l’actualité espérantiste.

Dominiko
Dominiko, militant de l’espéranto et animateur de cours cherchait à apprendre une langue pendant le confinement en 2020 : « Je me suis orienté vers la langue des signes mais elle n’est pas la même suivant les pays. J’ai regardé quelle langue était internationale et je suis tombé sur l’espéranto. Elle est facile à apprendre. J’ai commencé seul, puis je suis allé rencontrer l’association locale. »
En 5 années, Dominiko s’est senti capable d’animer un atelier au Petit Grain*, place Dormoy à Bordeaux : « Les personnes utilisent majoritairement Duolingo. C’est pas mal mais il n’y a aucune explication. Le cours complète l’apprentissage en ligne et permet de mieux comprendre les 16 règles fondamentales de cette langue. Une autre application nommée LibreLingo, issue de la communauté du logiciel libre, est en cours de développement. »
Bordeaux et l’espéranto, une histoire ancienne !
Le 12 février 1926, le journal le Libertaire informe les anarchistes, qu’un groupe ouvrier espérantiste veut se créer à Bordeaux. En 1933 la SFIO de Bordeaux (parti socialiste) organise des cours. À « La France », organe de presse régionale, on relate la venue de Melle Zamenhof, la fille du créateur, le 24 mai 1934 pour un congrès à Arcachon. « La petite Gironde » l’interviewe le 8 juin 1933.

Au XIXe siècle, deux projets de langues internationales créées de toutes pièces ont vu le jour : le volapük en 1879, et un peu plus tard l’espéranto.
Si le volapük s’est pratiquement éteint, l’espéranto du polonais Ludwik Lejzer Zamenhof (1859-1917) est toujours bien vivant et dynamique.
Vouloir créer une langue pour unir les peuples
Enfant de professeur d’allemand et de français, parlant le russe et le yidish à la maison, vivant dans une Pologne où une multitude de peuples se côtoient, Ludwik en arrive à l’idée qu’une langue neutre permettrait à tous de se comprendre facilement, et ainsi, ferait baisser la violence entre les communautés. Alors âgé de 21 ans en 1881, il publie la « Lingwe Uniwersala ».


Jolanta Dyr-CC BY-SA

Jolanta Dyr-CC BY-SA
En parallèle de sa recherche, il devient médecin. C’est naturellement sous le nom de Doktoro Espéranto (le docteur qui espère), qu’il publie le premier vrai manuel qu’il appelle « Langue Internationale, préface et manuel complet ». Finalement le pseudo utilisé pour cette publication, initialement écrite en russe, deviendra le nom de la langue le 26 juillet 1887. Cette date est considérée comme l’acte de naissance de l’espéranto. Zamenhof estimait qu’il avait créé une base, mais que le reste devait être formé par une communauté de personnes et par la vie, comme pour toutes les langues vivantes. Il renonce à ses droits d’auteur pour que ses écrits puissent circuler librement et notamment parmi la classe ouvrière.

Le drapeau naît en même temps que le livre en 1887. Sa couleur verte pour l’espérance, son étoile verte à 5 branches, représentant les 5 continents sur fond blanc pour la neutralité, en font l’étendard de ce « pays » de locuteurs.
Premier club d’espéranto créé à Nuremberg en 1888 et dans la foulée sort le premier journal nommé « La esperantisto », sur 3 colonnes : en allemand, en français et en espéranto. Le Club français d’espéranto de France se forme en 1896. Lors de l’exposition universelle de Paris en 1900, il est présent pour vanter les mérites d’une langue universelle à l’humanité.
Seize règles de bases, pas d’exception…
Les 16 règles de bases de la langue sur lesquelles s’appuie son enseignement, sont éditées en 1905, sous le titre de « Fundamento de Esperanto » qui compile la grammaire régulière sans exception, des exercices, et un dictionnaire. L’espéranto est une langue globalement agglutinante, avec des déclinaisons.




Photos du congrès de 1905 par Henri Caudevelle
Pour le premier congrès mondial du 5 au 12 août 1905, 688 personnes de 20 pays feront le déplacement à Boulogne-sur-mer. C’est à ce moment-là que le drapeau devient l’emblème officiel du mouvement, même s’il existe depuis quelques années. Les espérantistes se retrouvent régulièrement dans le monde, lors desquels ils peuvent échanger, découvrir de la musique, des livres, des BD, du théâtre… tout ça en espéranto. Les mouvements ouvriers internationalistes, les linguistes, les intellectuels, les humanistes, la société américaine de philosophie de Benjamin Franklin, ainsi que Tolstoi ont été partie prenante de l’espéranto. Cette langue aura été mondiale pendant très peu de temps, les deux grandes guerres ayant décimé énormément d’espérantistes européens.
Donner une langue au monde, neutre, et liée à aucune nation, c’est donner une langue à chacun
Depuis 1974 existe le Pasporta Servo, service d’hébergement gratuit pour espérantistes, ancêtre du couchsurfing (hébergement sur canapé) actuel. La carte des espérantistes de la planète montrait un espérantiste vivant en Antarctique, prêt à recevoir du monde ! Les espérantistes seraient 3 000 000 dans le monde d’après Amri Wandel de l’université hébraïque de Jérusalem.

Copie d’écran de situation de l’espérantiste du bout du monde, sur la carte du site porta servo
Internet et notamment le fait que Wikipédia existe en espéranto, participent au renouveau de la langue depuis 2001. Les espérantistes du monde entier peuvent maintenant communiquer où qu’ils soient, et apprendre la langue via la plateforme. Son apprentissage est dix fois plus rapide que celui de l’anglais.
La question économique des langues pour l’Union Européenne a été étudiée en 2005 par le haut conseil de l’évaluation de l’école de l’époque qui à livré son rapport : « Le rapport Grin » titré « L’enseignement des langues étrangères comme politique publique ».
Ses recommandations privilégient l’espéranto sur le long terme. En tant que langue construite, ce n’est la langue de personne, donc de tout le monde, contrairement à l’anglais. Dans les institutions de l’Union européenne, le globish est la langue utilisée.
« Sur la base d’une langue neutre, se comprenant les uns les autres, les peuples formeront ensemble un grand cercle de famille… » L. Zamenhof
* Avant de vous déplacer au petit grain contactez : https://esperanto-gironde.fr/ kontakto@esperanto-gironde.fr
Sources : esperanto-gironde, zamenhof.info, Wikipedia, Linguisticae
https://esperanto-france.org/liens-sur-l-esperanto
Merci Corine pour cet article exceptionnel… une mine d’informations. Alors que les nationalismes s’agitent à nouveau et que le tourisme est mondialisé, deux bonnes raisons d’espérer en l’esperanto. Cette fin de XIXe et début XXe a bénéficié de l’apport de 2 personnalités marquantes : les Pr Zamenhof et Bergonié. Malheureusement ils n’ont pas empêcher qu’adviennent les 2 conflits mondiaux.
Merci aussi pour le rappel de ce que sont le volapück et le globish.