Interrogations au cœur des interrogatoires:  Des questions posées par « Mon pire ennemi » de Mehran Tamadon

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Tout paraît simple, au départ. Le réalisateur Mehran Tamadon, interdit en Iran et réfugié en France conçoit un film, dont l’objet – chimérique pour certains – est de prendre comme sujet les conducteurs d’interrogatoires idéologiques en Iran, pour les conduire à s’interroger sur eux-mêmes, les ressorts de leurs pratiques et, peut-être à changer vers plus d’humanité.


Pour cela, il constitue un casting auprès de réfugiés iraniens exilés en France, présentés sous forme de dessins. Et la communauté iranienne réfugiée en France ne se fait pas de cadeaux ! Finalement, il choisit une femme – un symbole pour un film censé sortir en République islamiste ! -, pour jouer l’interrogatrice. Et la victime interrogée ? C’est le réalisateur lui-même. Et les interrogatoires sont frappés au sceau de la vérité, tels qu’ils seraient menés en Iran. Réflexion sur le pouvoir et les violences, notamment lorsqu’elle le rabaisse et l’humilie sur ses pratiques sexuelles « Comment tu t’y prends ? quelles pratiques ? Est-ce qu’elle jouit ? » , sous la douche glacée ou à l’extérieur sous le froid, avec inlassablement les mêmes affirmations de tout savoir sur lui et les mêmes questions mais, en même temps, toujours renouvelé différemment…

À la croisée des points de vue

Difficile d’y voir clair. Sous notre regard, devant la caméra, comme victime, Ie réalisateur semble perdre son pouvoir, en particulier lorsqu’il est dos tourné aux spectateurs et à la caméra… mais jusqu’à quel point ? La croisée des regards se démultiplie encore, lorsqu’après avoir exigé qu’il se mette nu, l’interrogatrice, pour l’humilier, se met à le filmer avec son téléphone mobile. Nouveaux objectifs ! Nouveaux regards ! Elle est filmée par la caméra, tout en filmant par son téléphone, tandis qu’il est filmé par le mobile et la caméra, en ignorant ce que cette dernière filme. Quant au spectateur, il visionne le film à travers la caméra et le mobile filmé par celle-ci. Nous sommes à la croisée des points de vue et du mobile. Une certaine fascination entre victime et bourreau s’installe d’ailleurs au fil du développement de la violence psychologique. Et le pouvoir de l’une, acquis au détriment de celui d’un réalisateur qui peut perdre la maîtrise de son intrigue, est-il si certain, alors qu’il dispose toujours en théorie du pouvoir de décision du réalisateur du film ?

Mais qui est l’ennemi de qui ? L’interrogatrice et l’interrogé ou chacun pour lui-même ? En effet, dans leur échange à la fin du film sur leur vécu de cette expérience, l’actrice Zar Amir Ebrahimi déclare à Mehran Tamadon, « lui en vouloir pour cette expérience vécue, qui a fait ressortir la zone d’ombre en elle. Si l’expérience avait duré quinze jours, au lieu de deux, j’en serais arrivée à te violer vraiment, comme je t’en ai menacé au cours des interrogatoires ». Et l’on comprend qu’elle a reproduit, dans son rôle de bourreau, l’expérience vécue dans son pays. À l’issue de la projection du film, la question qui reste posée après le débat avec l’équipe du film, est de s’interroger pour savoir si le projet initial du réalisateur et de son film est aussi utopique qu’il y paraît de prime abord. Au total, un film profondément humain et humaniste, qui sort au moment où le prix nobel de la Paix a été attribué à Narges Mohammadi, iranienne condamnée à seize ans de prison et détenue dans son pays pour son combat contre l’oppression des femmes.

Bertrand BARRIEU et Patrick QUILLERE.

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