« Les visions silencieuses » : Le regard troublant et spectaculaire de Valérie Belin

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Le Musée des Beaux-Arts de Bordeaux (MusBA) a invité Valérie Belin, l’une des artistes photographes françaises les plus importantes de sa génération, à une exposition « rétrospective » de son travail. À travers une riche sélection de 116 photographies issues des séries phares réalisées par l’artiste de 1996 à 2023, Sophie Barthélémy, directrice du « MusBA » et commissaire de cette exposition, lui a également proposé de porter son regard sur les collections du musée et de faire entrer en correspondance ses œuvres. Cette exposition s’inscrit dans le prolongement de celles consacrées aux artistes femmes, de Suzanne Lafont en 2018 à Rosa Bonheur en 2022.

L’exposition se déroule en deux parties : un accrochage intitulé « Correspondances » dans les collections permanentes du Musée et l’exposition personnelle à la Galerie des Beaux-Arts faite de séries : Voitures, Still Life, Bodybuilders, Femmes Noires, Mannequins, Corbeilles de fruits, Têtes Couronnées,  All Star, Black-Eyed Susan, Painted Ladies, China Girls, Super Models, Modern Royals, Heroes… ainsi que de cinq photographies de la série Lady Stardust (2023) présentées pour la première fois au public. Cette nouvelle série de photographies portant des noms d’étoiles (Electra, Véga, Léda, Stella et Galatée…) suggère qu’il pourrait s’agir d’une héroïne pop et glamour venant d’une autre planète.

Valérie Belin trouble les frontières entre réalité et imaginaire

Dans cet accrochage spectaculaire, Valérie Belin témoigne du renouvellement stylistique de son travail photographique dans une continuité fondamentale depuis le milieu des années 90. La photographe explore depuis ses débuts la notion de métamorphose et le lien entre les objets et les êtres, l’ombre et la lumière, la matière et le « corps » des choses et des êtres en général, ainsi que leurs transformations et représentations. Valérie Belin a signé 45 séries à ce jour aux formats évolutifs et imposants. Son œuvre poursuit la même idée depuis le début, la même obsession : celle des corps, des apparats aux apparences, de la mutation des objets, des transformations entre la vie et la mort, entre le vivant et l’inerte. L’artiste brouille les frontières entre illusion et réalité, insufflant à ses images un surréalisme mystérieux, qui questionne notre façon de voir le monde.

On me dit souvent que mon œuvre emprunte au rêve, et je crois en effet que mes photographies sont très liées à l’imaginaire, que ce sont des images mentales.

Les sujets photographiés : naturels ou artificiels, réels ou fantasmés

Dans son travail initial, pour maitriser les contraintes de l’argentique où tout se joue au moment de la prise de vue, la photographe applique une symétrie du sujet, la bi-dimensionnalité mettant sur un même plan chaque détail, aucun contexte, un fond neutre et une utilisation du noir et blanc. En même temps, à travers son regard artistique, les objets ou sujets se transforment et s’éloignent du réel… De ses clichés se dégage une pureté extrême, un aspect surnaturel. Pour exemple, les portraits minimalistes des sublimes femmes africaines apparaissent comme des sculptures figées, d’une beauté irréelle.

© Valérie Belin – Black Women (2001)

À partir de 2005, l’arrivée des technologies numériques apporte un changement radical dans l’œuvre de Valérie Belin. La possibilité de retravailler les photos après la prise de vue la libère d’un processus de création rigide. Elle lui ouvre un large champ de possibilités pour la création d’images imaginaires, détachées de la réalité. À travers des images saturées de signes visuels pour les plus récentes, Valérie Belin joue sur les codes de la représentation et trouble les frontières entre réalité et imaginaire. Avec la couleur, la photographe peut « maquiller » ses personnages ou ses objets, dissimuler certains aspects ou, au contraire, les transformer en ajoutant des artifices. Ainsi, ses incroyables corbeilles de fruits à l’aspect si lustré paraissent être en céramique.

Valérie Belin crée ainsi de toute pièce des images complexes, construites comme des peintures, où elle brouille les pistes entre la réalité et le fantasme, le vivant et l’inerte. Depuis 2015, les séries telles que Super Models, China Girls, Modern Royals et Heroes utilisent comme  »toile de fond » un décor plein d’éléments : planches de comics peuplées de super-héros, tissus photographiés en studio ou encore photos d’intérieurs de garages prises à Los Angeles.

Ce décor  »minéral » composé de matériaux et caractérisé par une absence totale de nature, évoque un monde fantastique et urbain. Ce faisant, elle réactive notre imaginaire. L’artiste aime cultiver l’ambiguïté. Devant la plupart de ces séries impliquant une représentation humaine, le visiteur ne peut s’empêcher de se demander s’il est face à une personne réelle ou à un mannequin de cire. C’est le cas avec ses Michael Jackson. Sont-ils des sosies ou des statues de cire plus ou moins ressemblantes ?

Des « portraits d’objets » plutôt que des « photographies d’objets »

L’exposition montre, sans chronologie, les développements et l’évolution de l’œuvre de Valérie Belin, de l’argentique au numérique, du noir et blanc à la couleur (2006), des objets aux humains, de l’organique au virtuel, des êtres aux choses. Depuis toujours Valérie Belin ne cesse d’interroger les questions d’identité et de genre, qu’il s’agisse des culturistes (Bodybuilders, 1999), des transsexuels (Transsexuals, 2001), des sosies de Michael Jackson ou encore des mannequins (2003).

Par leur transformation physique, ses modèles passent du statut de sujet à celui d’objet ou d’image. Les mannequins de vitrines semblent souvent plus humains que leurs doubles de chair. C’est sans doute dans ce motif récurrent que se révèle le mieux toute l’ambivalence de son travail qui revient dans un grand nombre de ses séries photographiques.

Un dialogue stimulant et inédit avec les collections bordelaises

Les références nombreuses de l’œuvre de Valérie Belin à l’histoire de l’art, à travers les thèmes de la nature morte, du portrait ou du nu, permettent un dialogue stimulant et inédit avec les collections du Musée des Beaux-Arts de Bordeaux tel que l’a souhaité Sophie Barthélémy.

Ainsi, onze photographies centrées sur des portraits féminins (aujourd’hui thème de prédilection de Valérie Belin) ont été choisies pour « correspondre » avec les collections de peintures, du baroque nordique au 20e siècle, invitant le visiteur à regarder autrement les œuvres du musée.

Les femmes ont une part importante dans mon travail parce que je pense qu’elles sont beaucoup plus sujettes et tremplins à l’imaginaire que les hommes. La femme se transforme : il y a la femme garçonne, la femme potiche, la wonderwoman … La femme est un « véhicule » de fantasmes. Beaucoup plus que l’homme qui a une posture relativement stable. »

Portrait de Valérie Belin

Valérie Belin est une artiste majeure de la scène artistique française et internationale depuis ses débuts en 1993. Diplômée de l’ENSBA de Bourges et de la Sorbonne (philosophie de l’art), elle s’intéresse d’abord à l’art minimal et conceptuel américain avant de se tourner rapidement vers le médium photographique qui deviendra le véritable sujet de son œuvre. Ses œuvres font parties de prestigieuses collections comme celle du Museum of Modern Art de New York, du San Francisco Museum of Modern Art, du Musée National d’Art moderne Centre Pompidou à Paris, de la Kunsthaus Zürich Collection ou encore du Musée d’Art Moderne de Paris.

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