In memoriam : Flora Tristan 14 novembre, cimetière de la Chartreuse

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Ce 14 novembre, comme chaque année depuis 1844, fleurit la tombe de Flora Tristan, allée Camille Godard, au Cimetière de la Chartreuse de Bordeaux. La militante révolutionnaire, féministe, autrice de l’Union ouvrière est en effet décédée à Bordeaux le 14 novembre 1844.

Une vie digne d’un roman

« C’est une femme au parcours peu ordinaire en ce début du XIXéme siècle. Une figure incontournable du débat social, du féminisme et du socialisme utopique, et pourtant assez méconnue ici, malgré son décès à Bordeaux.» explique J.P. Savignoni, ancien professeur d’histoire. « Née le 7 avril 1803 à Paris, elle est la fille d’un officier péruvien du roi d’Espagne, Don Mariano de Tristán y Moscoso. Rapidement orpheline, jusqu’à son trentième anniversaire elle vit de petits métiers, découvre le prolétariat et les difficultés des femmes. Femme battue, elle épouse André Chazal, graveur, dont elle aura trois enfants avant une séparation. Puis en 1833 elle s’embarque à Bordeaux sur le Mexicain et rejoint la famille aristocratique de son oncle Don Juan Pío de Tristán y Moscoso, vice-roi, au Pérou. Entre Arequipa et Lima, elle y partage la vie aristocratique de sa famille, y vit la révolution, puis la guerre civile de 1834 et revient en France en 1835, non sans avoir constaté les horreurs des traites négrières. »

Militante ouvrière et féministe

Selon le professeur, c’est à partir de ce moment-là que, pendant des années, elle multiplie les publications : Pérégrination d’une paria, Nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères, articles de presse – Gazette des femmes, La Presse, La Ruche Populaire, la Phalange, et enfin son manuel pour l’émancipation ouvrière et féministe l’Union ouvrière « et toujours dans le souci de rassembler, d’unir les personnes exploitées ou opprimées, notamment les femmes. Elle prône aussi le rétablissement du divorce*, la création de comités d’ouvriers selon les villes et non selon les corporations ou les métiers, l’émancipation ouvrière et l’égalité absolue hommes-femmes. Elle enchaîne enfin les réunions, plus de cent, lors d’un Tour de France des travailleurs qu’elle avait programmé pour deux années, jusqu’à l’épuisement final lors d’une second passage à Bordeaux, le 14 novembre 1844. »

Cimetière de la Chartreuse

Fatiguée, malade, malgré les soins du célèbre professeur Elie Gintrac, elle meurt au 12 rue Saint-Pierre, chez l’avocat saint-simonien Lemonnier et sa femme Elisa, fondatrice des premiers centres de formation professionnelle pour les femmes (aujourd’hui 13, rue des Bahutiers**), sans avoir achevé son Tour de France. Fièvre typhoïde semble-t-il. Elle avait 41 ans.

« Si une centaine de personnes seulement a assisté aux obsèques, cimetière de la Chartreuse, le monument funéraire actuel a été inauguré le 22 octobre 1848 devant plus de 8000 personnes. Ce sera la plus grande manifestation à Bordeaux en cette période révolutionnaire de la seconde république » précise encore J.P. Savignoni.

Sur la stèle deux plaques : «À la mémoire de Mme Flora Tristan auteur de l’Union Ouvrière, les travailleurs reconnaissants. Liberté – Egalité – Fraternité »

« Institut CGT d’histoire sociale d’Aquitaine. À Flora Tristan militante féministe et révolutionnaire. 14 novembre 1994.».

Et une colonne : au bas, la main de Flora Tristan entoure le fût d’une guirlande. Au dessus repose le livre l’Union ouvrière.

Avant Karl Marx

De plus, selon Isabelle Tauzin, professeur à l’Université Bordeaux 3, « Flora Tristan a pris conscience, avant Marx, de l’exploitation des femmes et des travailleurs et avait pour ambition d’unir toutes ces personnes opprimées. C’était une femme admirable. Et au Pérou, Flora Tristan est devenue une icône, surtout chez les femmes***.» Elle serait même à l’origine du slogan « Peuples de tous les pays unissez vous » indique Pascale Roux, conseillère municipale déléguées aux solidarités internationales à Bordeaux en 2021.

Perpétuer sa mémoire

C’est pour tout cela que Maison du Pérou, militants syndicaux, ouvriers, féministes, Institut d’histoire Sociale d’Aquitaine et Mairie de Bordeaux déposent des gerbes. Ils continuent ainsi, cette année encore, de perpétuer le souvenir de celle qui était l’amie de Georges Sand, Louise Colet, Agricol Perdiguier, Joseph Fourier, Louis Blanc, Pauline Roland, Paul de Kock, Victor Considérant, Frédéric Lemaître, Eugène Sue, Marceline Desbordes-Valmore, Adolphe Blanqui ou encore Alphonse de Lamartine et bien d’autres. De celle aussi qui a inspiré bien plus tard, en 1974, « un petit groupe révolutionnaire bordelais en rupture avec le trotskisme qui créé l’Association de Flora Tristan. Elle n’a hélas duré que deux ans…» se souvient une militante âgée qui ne révèle qu’un « blaze », Tania.

Paul Gauguin

Enfin comme pour donner donner un relief encore plus romanesque au personnage, Aline la fille de Flora, épouse un journaliste, Clovis Gauguin, dont elle a un fils, le peintre Paul Gauguin.

Paul, né en 1848, n’a jamais connu Flora. Il écrit : « Ma grand-mère était une drôle de bonne femme. Elle se nommait Flora Tristan. Proudhon disait d’elle qu’elle avait du génie… Elle inventa un tas d’histoires socialistes, entre autres l’Union ouvrière. Les ouvriers reconnaissants lui firent dans le cimetière de Bordeaux un monument. Il est probable qu’elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas bleu socialiste, anarchiste… Ce que je peux assurer cependant, c’est qu’elle était une fort jolie et noble dame. Je sais aussi qu’elle employa toute sa fortune à la cause ouvrière, voyageant sans cesse****. »

Un bâtiment de l’Université Montaigne ou encore la bibliothèque de Belcier portent son nom. Tous les 14 novembre certains s’en souviennent toujours et la commémorent. Chaque premier du mois de mai aussi.

*À la suite de sa séparation, son mari violent veut récupérer sa fille Aline (que par ailleurs il maltraitait – Il a été accusé d’inceste). Il tire deux balle dans la poitrine de Flora en pleine rue à Paris. Elle s’en est sortie, lui s’en est entré… en prison, condamné pour 20 ans.

**Une plaque commémorative y est apposée.

***Sud-Ouest, 26 avril 2003.

****Avant et Après, Mémoires du Pacifique.

Image d’en-tête : Domaine public – patrimoine-martinique.org

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