Pierre Hurmic, maire de Bordeaux : la revanche des marronniers

En septembre 2018, une dizaine de membres du collectif « Les marronniers de Gambetta » se rassemblent et s’enchaînent pour contester l’abattage programmé de 17 arbres dans le cadre de travaux de réhabilitation de la place Gambetta. Pierre Hurmic, alors avocat et élu EELV était à la tête de ce collectif. Malgré leur farouche opposition, les 17 marronniers sont abattus le 22 novembre 2018. Pierre Hurmic parle de « massacre ». Il décrète cette date « Journée de deuil pour l’écologie ». Pierre Hurmic a reçu les Seniors Reporters, à l’occasion de ce sixième anniversaire, dans son bureau à l’Hôtel de ville pour parler de la végétalisation.

Les Seniors Reporters : Il y a 6 ans, malgré votre farouche opposition, 17 marronniers de la place Gambetta étaient abattus, en vue d’un nouvel aménagement de la place. Deux ans après, vous êtes devenu le premier maire écologiste de Bordeaux. Le 24 novembre 2021, vous avez signé « La déclaration des droits des arbres », selon laquelle l’arbre doit désormais être considéré comme un être vivant pourvu de droits et non comme du mobilier urbain. Les marronniers ont eu leur revanche ?

Pierre Hurmic : C’est bien de parler de ce triste anniversaire. Quelques semaines avant, en septembre, on avait entendu dire que l’abattage était programmé. Le matin, nous étions venus à plusieurs nous enchaîner aux arbres. Ils n’ont pas insisté. Malheureusement, ils sont revenus le 22 novembre, tôt le matin. Les 17 marronniers ont été abattus et très rapidement débités sur place.

J’ai un souvenir, je vais vous le montrer. Voyez ce marron, je l’ai récupéré ce jour-là. Je l’ai gravé avec la date 22 novembre 18 et je l’ai verni pour qu’il se conserve mieux. Voilà, je l’ai toujours avec moi, je l’ai sur mon bureau. C’est vous dire l’importance que j’accorde à ce que j’appelle « un massacre à la tronçonneuse ».

Ces arbres n’étaient pas malades. Il leur était seulement reproché de gêner la visibilité des façades 18e. Lorsqu’on me dit que la place Gambetta est réussie, je réponds qu’elle aurait été aussi réussie, si ce n’est plus, en conservant les 17 marronniers.

Bien entendu, il m’arrive de devoir faire abattre des arbres malades. Devant le Bistro du Sommelier, rue Georges Bonnac, il y avait trois tilleuls. Récemment, un coup de vent en a fait tomber un. Et après expertise des deux autres tilleuls, il s’est avéré que leurs racines avaient également été fragilisées par des travaux de voirie intervenus quelques années auparavant. J’étais averti et j’ai donc été obligé de les faire abattre, car j’engageais ma responsabilité de maire en cas d’accident. Ça a été un crève-cœur, qui, malheureusement a été exploité politiquement. La place de l’arbre en ville, c’est devenu un sujet sensible, et c’est tant mieux.

Une vingtaine de marronniers ont été conservés, visibles place Gambetta en octobre 2024.

S.R : Vous dites : « Le meilleur moment pour planter un arbre c’était il y a vingt ans, mais le deuxième meilleur moment, c’est maintenant ». Alors, c’est quoi le programme pour demain ?

Pierre Hurmic : Merci d’avoir relevé cette expression que j’emploie souvent. Le programme pour demain, c’est de continuer à planter 10 000 arbres par an. 

Bordeaux est une magnifique ville de pierre, mais malheureusement, il y a beaucoup trop d’îlots de chaleur urbains. Mon souci depuis le mandat, c’est de planter des arbres partout où cela est possible, pour apporter un peu de fraîcheur aux Bordelais.

En effet, notre meilleur allié contre le réchauffement climatique, c’est l’arbre urbain. Ces 4 dernières années, on en a planté 37 000, dans des endroits un peu contraints et dans des conditions pas toujours très faciles. Pour vous donner un ordre de grandeur, il y a 3 000 arbres au parc Bordelais. On a donc planté 10 fois plus d’arbres qu’il y en a au parc Bordelais. On va continuer à en planter le plus possible. C’est ce que j’appelle la reconquête végétale d’une ville de pierre, que je m’attache à végétaliser. 

S.R : Votre première décision de maire a été de décréter l’urgence climatique. La végétalisation, c’est important, mais elle ne peut à elle seule suffire pour améliorer la qualité de l’air et relever le défi du changement climatique. Alors, est-ce vraiment la priorité ? Et l’école, et la sécurité, et la circulation… : n’est-ce pas au moins aussi urgent pour Bordeaux ?

Pierre Hurmic : C’est aussi urgent, bien sûr. Mais si demain le climat continue à se détériorer à la vitesse à laquelle il se détériore, avec une augmentation des températures en Europe de 4 degrés d’ici la fin du siècle, vous n’aurez plus d’école, vous n’aurez plus de sécurité… Car 4 degrés de plus, c’est considéré comme étant invivable. Il faut donc se battre aujourd’hui pour éviter ce scénario du pire. 

« Il faut commencer par se préoccuper du climat. Mais ça ne veut pas dire que le reste est négligé, loin de là. »

Une augmentation de 4 degrés, c’est aussi une augmentation des phénomènes météorologiques violents, comme des inondations, des tempêtes… Si on continue sur la trajectoire actuelle, on s’oriente vers ces 4 degrés supplémentaires d’ici la fin du siècle. 

Si on veut sauver tout ce que vous évoquez, il faut commencer par se préoccuper du climat. Mais ça ne veut pas dire que le reste est négligé, loin de là. L’originalité de cette décision qui a consisté à décréter l’urgence climatique, c’est que lorsque j’ai composé l’organisation politico-administrative de la municipalité, j’ai demandé à notre première adjointe, Claudine Bichet, d’être non seulement adjointe aux finances, mais aussi adjointe en charge des défis climatiques. Toutes nos politiques sectorielles, l’école, la culture, le sport, etc. sont examinées à l’aune de leur impact climatique. 

C’est une vision très transversale de toutes nos politiques, pour qu’on voit quelles sont leurs répercussions sur le climat. Donc ça, c’est une des réponses à l’urgence climatique. Vous parlez des écoles, c’est notre premier budget. Notre souci, c’est aussi le confort des enfants, puisque nous avons la responsabilité des bâtiments. On s’est lancé dans un programme sur 10 ans, de végétalisation de nos 117 cours d’écoles primaires élémentaires publiques. 

C’est non seulement une réponse aux défis climatiques, mais aussi une réponse à la santé et au bien-être des enfants. C’est donc vraiment une politique transversale.

S.R : Vous dites : « L’impératif d’avoir un arbre devant chez soi est beaucoup plus important que de pouvoir garer systématiquement sa voiture devant sa porte d’entrée ». Comment arriverez-vous à convaincre les automobilistes bordelais, très attachés à leur voiture ?

Pierre Hurmic : On explique aux Bordelais qu’ils auront moins chaud, qu’ils vont gagner quelques degrés dans leur rue, dans leur habitation. Certains le comprennent, mais d’autres estiment que la place de la voiture en ville est plus importante que la place de l’arbre. Quand vous administrez une ville, vous devez en permanence répondre à ce que j’appelle les injonctions contradictoires. Quand vous plantez des arbres, c’est effectivement au détriment d’autre chose. En l’occurrence c’est vrai, c’est au détriment des places de stationnement notamment. Je comprends que des gens ne soient pas d’accord. 

Pierre Hurmic répond aux Seniors Reporters, Sylvie et Alain, dans son bureau de l’Hôtel de Ville.

S.R : La saison 4 du programme « Bordeaux Grandeur Nature » se termine en fin d’année. Certains Bordelais se prêtent au jeu et végétalisent eux-mêmes leur rue. Pourtant, près d’une fosse à planter sur quatre est vide. Que pourrait faire la mairie pour pallier ce problème ?

Pierre Hurmic : Notre programme de reconquête végétale s’appelle Bordeaux Grandeur Nature, un joli nom pour dire la grandeur d’une ville. Bordeaux vient d’obtenir sa 4e fleur du label Villes et villages fleuris. C’est une distinction qui souligne ses efforts pour préserver son patrimoine végétal et développer la biodiversité.

Et le journal Le Parisien a désigné en 2023, Bordeaux ville la plus « verte » de France. Le permis de végétaliser permet à des particuliers de végétaliser devant chez eux, sur le domaine public, et leur donne la possibilité de nous solliciter pour creuser des fosses devant chez eux. On a ainsi creusé près de 10 000 fosses dans Bordeaux. J’appelle ça une politique de reconquête végétale. Mais il arrive que les habitants qui nous demandent ces fosses, déménagent, il y a des vols… 

S.R : Votre devise : « Oser toujours, céder parfois, renoncer jamais ». Pour notre ville de Bordeaux, à quoi ne renoncerez-vous jamais ?

Pierre Hurmic : Je ne renoncerai jamais à l’ambition que j’ai de faire de cette ville, une ville moderne, qui s’adapte aux nouvelles contraintes climatiques. C’est pour moi un objectif sur lequel je ne cèderai jamais.

S.R : Vous aimez dire : « Je me place là où on ne m’attend pas ». Où est-ce qu’on ne vous attend pas ?

Pierre Hurmic : Il y a des sujets sur lesquels je me suis beaucoup investi depuis le début du mandat, comme le domaine de la sécurité. Certains pensent que c’est un sujet qui n’intéresse pas les écologistes. Or, c’est un sujet qui me préoccupe. 

On m’a demandé en 2022, d’être président du Forum Français pour la Sécurité Urbaine, réunissant les maires des grandes villes qui s’occupent de sécurité urbaine. Cela me donne une obligation supplémentaire. 

« Je trouve que c’est une chance inouïe d’habiter une ville comme Bordeaux. »

S.R : Camille Jullian, grand historien de Bordeaux a dit : « Bordeaux est un présent que la Garonne a fait à la France. » Et vous, que diriez-vous de Bordeaux ?

Pierre Hurmic : Bordeaux est un présent pour les Bordelais. Je trouve que c’est une chance inouïe d’habiter une ville comme Bordeaux. 

Il m’arrive parfois de dire à des Conseils de quartiers : « Bordeaux est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer ». J’emprunte un peu la formule de Sylvain Tesson qui dit : « La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer. ». Bordeaux, ce n’est pas un paradis complet, il y a des tas de choses qui ne vont pas, je ne suis jamais dans l’autosatisfaction.

Mon souci, mon ambition, c’est de faire en sorte que Bordeaux garde cette qualité de vie et cette qualité de ville. Et voilà, c’est mon rôle de maire.

S.R : Une dernière question : quelle question auriez-vous aimé que l’on vous pose ?

Pierre Hurmic : Vous auriez pu me demander : « Êtes-vous bordelais ? »

S.R : Alors nous vous la posons : « Êtes-vous bordelais, monsieur le maire de Bordeaux ? »

Pierre Hurmic : Je suis un Bordelais d’adoption, d’une adoption solide, une adoption plénière. J’ai une devise en ce qui concerne mes origines : « Bordelais tous les jours et Basque pour toujours. ». J’ai un makila dans mon bureau, je vais vous le montrer. Savez-vous ce qu’est un makila ? C’est un bâton de marche de tradition basque, dont la poignée mobile recouvre une pointe d’acier, que l’on offre généralement à une personne en témoignage de son respect, son affection ou sa reconnaissance. Celui-ci m’a été offert par le maire de Saint-Palais, mon village natal, avec ma devise gravée en basque. Il m’a dit : « Je te l’offre pour que tu n’oublies jamais à Bordeaux que tu es basque. »

Sylvie et Alain, Seniors Reporters


Le saviez-vous ?

Le marronnier est un arbre vigoureux qui peut vivre jusqu’à 200 ans. Ses feuilles sont palmées et son fruit n’est pas comestible.

Mais un marronnier, c’est aussi, en journalisme, un court article qui évoque un sujet qui revient chaque année, ou presque : la rentrée scolaire, les achats de Noël, les régimes avant l’été…

La légende raconte que c’était un arbre qui était planté dans les Tuileries, et qui, chaque année, fleurissait exactement au premier jour du printemps. Et chaque année on en parlait. Et c’est devenu le marronnier : un sujet léger dont on reparle chaque année !

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