Waouh ! Des wawarons !

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Première sortie vernale ce dimanche de fin février. Tout près de Bordeaux, découverte du lac de Cadarsac à proximité d’Arveyres. Site propice à détente, promenade, pêche et observation de la faune et de la flore printanière. Avec une découverte étrange.

En principe s’observent canards et oies quémandeurs de riz ou salade ( il est bien précisé « Merci de ne pas leur donner de pain »), foulques, cormorans, hérons, ragondins, poissons entrevus lors de sauts, premiers papillons citron et vulcains, pâquerettes, premières fleurs sauvages… Puis au détour du chemin, un animal qui patauge doucement dans l’eau en bordure d’étang. Plus de vingt centimètres, certainement près d’un kilogramme. Une silhouette massive et de gros tympans ronds caractéristiques. Aucun doute, c’est une créature nord-américaine souvent rencontrée au Québec. Elle nage ici en Gironde : un wawaron (ou encore ouaouaron)1 !

Grenouille taureau (grenouille mugissante)

Le ouaouaron appartient à une espèce d’amphibiens anoures de la famille des Ranidae, originaire de Floride. Très répandu en Amérique du Nord, il est connu et consommé depuis des années par les peuples amérindiens, avant la colonisation européenne de leurs territoires. C’est une des plus grosses grenouilles du monde, le plus gros amphibien présent en France métropolitaine. Dénommé bullfrog dans le reste de l’Amérique du Nord, lithobates catesbeianus ou aquarana catesbeiana pour les scientifiques. Grenouille taureau pour nous, bien qu’elle n’ait pas de corne. Parfois encore grenouille mugissante.

Beuglements d’enfer

Elle porte ce nom de grenouille taureau car lors de sa période de reproduction, au printemps, le mâle veut attirer les femelles et établir sa suprématie face aux concurrents. Il participe avec eux à une débauche d’appels, de cris, comme chez toutes les grenouilles. Mais son appel à lui est bien caractéristique. Il évoque un beuglement sonore, infernal. Un peu comme une vache. Et il s’entend jusqu’à au moins cinq cents mètres à la ronde. « En groupe ils font des beuglements d’enfer ! » dit Michel qui les entend tous les ans chez lui dans la Belle Province. Fi de la discrétion.

Espèce exotique envahissante

Loin de son lieu de vie originel, cette grenouille se retrouve ici en région bordelaise. Comme bien d’espèces exotiques envahissantes, elle a été introduite par l’homme. En 1968 Armand Lotti2, pionnier de l’aviation en aurait ramené moins d’une dizaine d’individus. Il souhaite apporter à sa mare des notes singulières sonores et visuelles, dans le parc de sa propriété d’Arveyres. Penser qu’il se contenterait de cet endroit, c’était mal connaître l’animal. Très prolifique, il s’acclimate et se disperse aisément.

Expansion rapide

En effet, les conditions climatiques et environnementales de la région lui conviennent. Sa capacité de reproduction est importante : « Souvent près de vingt mille œufs par ponte étalés sur plus d’un mètre carré. Les têtards deviennent adultes en moins d’un an et le taux de survie jusqu’à l’âge adulte est important » précise Luc Clément, chargé de projet spécialiste faune de Cistude Nature3. Et parfois deux pontes par an.

Son régime alimentaire est étendu, sa capacité de prédation importante, ses prédateurs peu nombreux. Cet amphibien peut se déplacer sur cinq à six kilomètres par année : à la faveur de pluies importantes, il se déplace surtout dans l’eau, mais parfois sur terre, aisément, sur de longues distances. Ainsi, depuis la fin des années soixante, cet animal exotique s’est installé puis dispersé en Gironde. Il y prospère et parfois y pullule. « Il progresse surtout le long de l’estuaire en direction de l’embouchure dans les zones humides, ou sur les bords de la Dordogne. On le retrouve un peu partout, parfois signalé en ville à Bordeaux. Fossés, bassins d’étalement ou de de récupération d’eaux de pluie, étangs, mares, bassins, gravières. En soixante ans il est passé de quelques individus à des milliers, notamment en Gironde. Dans le cadre du projet européen Life CROAA4, projet de protection des amphibiens autochtones contre les espèces envahissantes, Cistude Nature a procédé à un comptage du ouaouaron. Une étude par mailles de dix kilomètres sur dix montrait sa présence en Gironde sur plus de 2000 Km2, en 2019. Depuis cela n’a pu que progresser très largement. Une surface énorme. » complète le chargé de projet.

Vorace, fécond, une menace pour la biodiversité

Ouaouaron est un chasseur carnivore très vorace, mais seulement du fait de sa grosseur et de la grandeur de sa bouche. Ce n’est pas l’ogre destructeur que l’on veut souvent montrer. Assurément il n’est pas vraiment difficile. Son régime alimentaire opportuniste est extrêmement varié. Sa prédation, à l’affût en surface, est intense. Cependant il n’est pas adapté pour chasser sous l’eau.

En gros, il mange à peu près toutes les proies qui passent à sa portée et qui ne sont pas plus grosses que lui. Araignées et insectes. Vers et mollusques. Petits poissons et écrevisses. Tout-petits mammifères et tout-petits oiseaux. Reptiles et amphibiens. À l’occasion cannibale aussi. « Ces grenouilles sont capables d’avaler des poussins de poule d’eau, des canetons, des lézards, des petits rongeurs, des insectes… En fait, elles mangent tout ce qui est plus petit qu’elles, y compris les têtards et les autres grenouilles » indique André Neveu, spécialiste, membre de l’Académie d’agriculture de France.

« Elles mangent donc les mêmes proies que les espèces locales, mais en nombre plus important. Elles participent ainsi au déséquilibre des écosystèmes. En plus de ça, elles sont porteuses saines de champignons5 qu’elles peuvent transmettre aux amphibiens locaux et qui peuvent entraîner leur mort et celle de leurs têtards » détaille encore Luc Clément. Sans compter d’autres agents pathogènes ou parasitaires. Cependant, « ce n’est pas le monstre absolu responsable du déclin de tout, c’est une cause parmi d’autres. Toujours en fonction du milieu. Si le milieu est protégé, bien portant, une eau saine avec herbiers et abris de branchages en nombre et qualités suffisants, les espèces locales résistent mieux » explicite encore L. Clément qui rajoute « pour l’homme, Il n’y a pas de risque particulier, elle ne saute pas au visage. »

Régulation difficile

Les prédateurs de cette grenouille existent lorsqu’elle est toute jeune. Les œufs et têtards sont la proie d’insectes, poissons, batraciens, serpents, échassiers, etc. Les jeunes individus sont aussi chassés par des rapaces. Insuffisant cependant compte tenu du nombre de pontes. Il y en a encore trop qui deviennent adultes. Vu leur grosseur et leur poids, il n’y a alors plus de prédateurs très efficaces en nombre suffisant. Pas d’alligator comme en Floride ici. « Trop grosse pour les poissons carnassiers, hérons, serpents, rapaces diurnes ou nocturnes. Restent quelques mustélidés, des blaireaux, des ratons laveurs parfois. Il faut souhaiter que la régulation se fasse d’elle même » selon le responsable de Cistude Nature.

Elle peut, elle aussi, être soumise à des parasites ou des bactéries. « Ainsi, la maladie des pattes rouges (septicémie à Nitrosomonas, Citrobacter…) peut détruire une partie des stocks, au moment de l’hibernation. D’autres risques existent au niveau des têtards en particulier avec le développement des polluants, ceux-ci étant, entre autres, particulièrement sensibles aux pesticides ( mais c’est aussi le cas des têtards de beaucoup d’espèces de grenouilles) » indique encore A. Neveu.

De même, sécheresse, constructions de voies de circulation, assèchements, disparitions de plans d’eau freinent leur expansion. Mais ils constituent aussi une source de déclin pour tous les amphibiens autochtones.

Ainsi « la bête est classée au niveau mondial parmi les cents espèces exotiques envahissantes les plus néfastes et parmi les trente-sept les plus préoccupantes dans la liste de l’Union européenne. »6

Valeur économique ?

Comestible et appréciée, cette espèce suscite l’intérêt des gastronomes depuis longtemps pour la consommation des ses cuisses, plus grosses que celles des grenouilles vertes. D’autant que les élevages de grenouilles importées, comme elle, sont autorisés tandis que pour élever des espèces françaises il faut obligatoirement une permission du ministère compétent.

Elle a pu parfois être utilisée par des laboratoires universitaires ou industriels.

Enfin une technique pour soigner des grands brûlés est mise en oeuvre par un chirurgien (Neson Piccolo, Instituto Nelson Piccolo , état de Goias, Brésil). La peau du ouaouaron est riche en antibiotiques, anti-inflammatoires et analgésiques naturels. Elle est utilisée pour réduire le temps de cicatrisation à six jours, contre vingt à trente pour un traitement traditionnel. Mais cela reste très marginal car il faut mille peaux de grenouilles pour un traitement de deux semaines.

Conduite à tenir : interdiction de les déplacer ou de les relâcher

Pour ralentir la progression de cette espèce invasive sur le territoire, des campagnes d’éradications ont été lancées. « Si en Sologne de bons résultats ont été constatés, dans le bordelais, il était bien trop tard, l’espèce pullule. Il est illusoire de vouloir l’éliminer ici. » explique Luc Clément.

Il explicite : « si un tel animal est rencontré, ne rien faire, le laisser en place. Ne pas le capturer car ensuite il est absolument interdit de le relâcher, de le déplacer. Il doit être confié à l’Office Français de la Biodiversité qui a bien d’autres tâches à faire que venir récupérer un individu isolé issu d’une colonie par ailleurs très importante. Surtout ne le déplacez pas pour que son expansion ne soit pas favorisée. »

Xénope lisse

L’importation d’une espèce étrangère, faune ou flore, peut avoir des impacts négatifs très forts sur notre milieu, les espèces locales, sur l’homme aussi. Frelon asiatique, moustique tigre, crabe bleu, ragondin, ouette d’Égypte, raton laveur, fourmi électrique, tortue de Floride, herbe de la pampa ou grenouille taureau, en sont quelques exemples.

Luc Clément termine : « dans le seul secteur d’Ambarès, en Métropole bordelaise, outre les ouaouarons on trouve par exemple beaucoup d’écrevisses américaines, des jussies rampantes, des crabes chinois, et même depuis 2018 un secteur avec des xénopes lisses (xénopus laevis) : autres amphibiens quant à eux issus d’Afrique, et eux aussi problématiques (prédation, compétition et apport de pathogènes pour les autres grenouilles). Les actions d’une éradication peuvent être encore possibles pour lui. Elles ont été entamées. Elles sont interrompues actuellement pour des raisons d’autorisations d’accès à des zones industrielles. Le risque d’envahissement s’installe. »

L’envahissement par toutes ces espèces montre la fragilité des équilibres naturels et les effets durables que peuvent avoir les actions humaines, volontaires ou non, sur la nature. Cela doit nous pousser à redoubler de prudence. Une fois installées, des espèces prolifèrent et restent, parfois au détriment des populations indigènes.

Dans notre région, il a maintenant autant de chances de voir disparaître les grenouilles taureau que d’en voir une se transformer en Prince Charmant.

1 wawaron ou ouaouaron, terme Huron-Wendat (de langue iroquoienne) en usage depuis le XVIIIème siècle – Office québécois de la langue française, vitrine linguistique.

2 Armand Lotti commandite et participe en 1929 à la première traversée française de l’Atlantique Nord d’Ouest en Est, à la suite de l’exploit de Charles Lindbergh (en 1927). À cette occasion son avion jaune, l’Oiseau canari, transporte aussi le premier passager clandestin de l’histoire de l’aviation.

3 Cistude Nature est une association loi 1901, agréée au niveau régional au titre de la protection de la nature. Elle est aussi agréée comme association complémentaire de l’enseignement public, et comme association de jeunesse et l’éducation populaire, Chemin du Moulinat, 33185 Le Haillan. https://www.cistude.org/

4 https://www.life-croaa.eu/

5 Batrachochytrium dendrobatidis et Batrachochytrium salamandrivorans qui provoquent la chromomycose.

6 https://www.lefigaro.fr/sciences/2018/08/19/01008-20180819ARTFIG00104-la-grenouille-geante-qui-meugle-comme-un-taureau.php

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