Réinsertion, solidarité, réemploi, développement durable, éthique. On entend de plus en plus souvent ces termes quand on parle d’économie solidaire et sociale (ESS). Comment se traduit concrètement cette nouvelle façon d’entreprendre et de travailler ?
En allant à la rencontre des membres de l’association « l’Atelier d’éco solidaire », j’ai voulu comprendre le fonctionnement d’une structure qui s’inscrit dans un processus d’économie sociale et solidaire, et dont la vocation est centrée sur le bien-être social, environnemental et humain. Rendez-vous sur place, un espace situé aux Bassins à flots, face à la base sous-marine de Bordeaux… À mon arrivée, c’est l’heure de la collecte !

Sixtine, salariée en CDI, décharge avec ses collègues tout un tas d’objets : lampes, fauteuils, vaisselles, disques vinyles, la liste est longue. « Les gens viennent, ils donnent le nom de leur commune, et on note tout. On pèse l’ensemble, car on répertorie ce qu’on récupère pour savoir combien d’objets ne sont pas partis à la déchetterie mais sont revenus dans le circuit de la redistribution. Ainsi à la caisse, nous pouvons savoir quelle quantité est partie à la vente à petit prix. On trie, on range par catégorie sur des chariots, puis on met tout en rayon« . Le ton est donné, ici on ne jette pas, on récupère !

L’association par son activité de récupération, de réemploi et de revente à petit prix s’intègre dans une dynamique d’économie sociale et solidaire. Même si les premières bases ont été posées en 1981, ce n’est qu’en 2014 avec la loi Hamon, que l’ESS bénéficie d’une réelle définition juridique. Le ministère de l’Économie la définit ainsi : « mode d’entreprendre qui cherche à concilier activité économique et utilité sociale. Les structures qui optent pour ce modèle économique (associations, sociétés commerciales, mutuelles, coopératives, fondations…) se préoccupent en premier lieu de leur utilité sociale et/ou environnementale et placent l’humain avant le profit au cœur de leur fonctionnement« . À l’Atelier d’éco solidaire, la collecte d’objets qui étaient destinés à être jetés constitue donc une des premières étapes de ce processus.
Collecte et redistribution à petits prix
Je rejoins dans l’espace marchand Véronique Pratviel, adjointe de direction. Celle-ci nous fait découvrir les différents pôles d’activité de l’association, son organisation et les métiers qui y sont pratiqués. Elle explique que l’association a été créée en 2010 dans un petit local au Grand Parc. “On y organisait essentiellement des activités de sensibilisation sur le réemploi solidaire, ainsi que des ateliers pédagogiques. Depuis 2012, ce local a été mis à notre disposition et nous permet de mettre en place les fonctions de la recyclerie : collecte et redistribution à petits prix, qui donne la possibilité à des ménages avec peu de moyens d’acquérir des équipements de la vie quotidienne. Nous ne fonctionnons pas dans une logique de profit, ce que nous gagnons est réinvesti dans le fonctionnement de la structure. L’association fait partie du réseau national du recyclage et des ressourceries”.

Le réemploi solidaire donne du sens au travail
Dans ce vaste espace, nous circulons à travers les allées où sont proposés à la vente de nombreux articles. Sixtine vient disposer en rayon les derniers objets qu’elle a récupérés. Elle parle avec enthousiasme de sa structure : “je cherchais un emploi qui avait plus de sens par rapport à mes valeurs, et travailler dans une association dans le réemploi solidaire, ça tombait exactement avec ce que je voulais. Le réemploi solidaire, c’est la réutilisation sans modification de matière, d’objets destinés à être jetés et proposés au public à petits prix dans des structures telles que recycleries ou ressourceries. Je suis très contente de voir que c’est quelque chose qui marche vraiment bien, que ça répond à une vraie demande. »

Véronique Pratviel ajoute, « notre cœur de métier, c’est le réemploi solidaire. Nous faisons partie du réseau néo-aquitain ReNAITRe. Il s’agit de redonner du sens à toute cette consommation de masse, de générer des cercles vertueux sur le territoire, en offrant des emplois aux personnes qui se sont éloignées du marché du travail. »

Des salariés impliqués et motivés
Véronique explique « nous avons eu des financements pour créer des postes en CDD pour des personnes aux parcours professionnels compliqués, avec la possibilité de leur proposer ensuite un CDI. Résultat, sur 15 salariés, 14 sont en CDI. » Selon les statistiques 2025 de la Région Nouvelle-Aquitaine, l’ESS emploie plus de 256 710 salariés répartis dans 20 651 établissements. L’approche de recrutement de l’association s’adapte au fur et à mesure de son évolution, des rencontres et des besoins. Cela peut aller du recrutement classique, à une proposition de poste à un(e) bénévole ou un(e) ancien(ne) stagiaire qui recherchait un emploi. Guillaume est maintenant en contrat CDI : « Je recherchais une entreprise très humaine, dans le secteur de l’écologie. Cela fait 5 ans que je suis ici, je m’y sens bien. Ici j’ai acquis pas mal de compétences, de valeur, et maintenant je me porte mieux.”

Valorisation créative, tout en promouvant les métiers de l’artisanat
Nous continuons la découverte des lieux, et dans une autre zone, nous sommes accueillies par des bruits de perceuses et d’outils. Ce sont les ateliers où les objets sont transformés et revalorisés ! Mylène, menuisière valoriste (elle réceptionne ou collecte, évalue, nettoie, répare les objets) est à l’œuvre sur un meuble en bois, passant le rabot d’une main sûre et professionnelle!
Mylène témoigne « après une reconversion en menuiserie à mes 25 ans, j’ai fait plusieurs expériences dans ce secteur. Quand j’ai eu besoin de retrouver du sens, je suis venu frapper à la porte de l’Atelier déco solidaire. J’avais besoin d’exercer un travail qui me permette concrètement de rendre accessible aux gens des meubles de qualité, après leur avoir donné une seconde, voire une troisième vie. J’espère participer à mon niveau à une évolution de la société.”




Dans un contexte d’insertion, l’association cherche en même temps à remettre en lumière les métiers de l’artisanat : “Ce sont de vieux métiers », explique Véronique Pavsel. « Les techniques s’adaptent à nos nouvelles contraintes environnementales et écologiques. La matière ici s’impose à nous, et on va voir comment l’intégrer au processus de création d’objets utiles et beaux pour le quotidien. Nous avons un éco-designer qui coordonne tout le cheminement du meuble dans les ateliers en fonction d’un cahier des charges. Le mobilier récupéré est transformé pour en faire des pièces uniques qui seront exposées au showroom pour les particuliers.“
En complément, l’association propose aussi des prestations d’aménagement d’espace pour les entreprises avec des solutions alternatives à l’équipement, moins onéreuses.

Tout comme Mylène, Ouiza et Anne-Lise dans l’atelier tapisserie, subliment de vieux meubles destinés sinon à la décharge.

Ouiza :“Je suis heureuse aujourd’hui d’exercer mon métier ici. J’apprends beaucoup de choses. Je fais de la tapisserie et cela me rend très fière car chez nous la tapisserie est pratiquée seulement par les hommes. Ça me fait plaisir de toucher à tout ce matériel. Ce qui est bien aussi, c’est qu’on travaille sur des meubles et des formes différentes ; ce n’est pas du travail en série ! On récupère des pièces qu’on ne trouve plus aujourd’hui, des meubles anciens dont on garde la structure, et on les modernise avec de nouveaux tissus.”


Anne-Lise est hydrogéologue de formation, en rupture d’emploi pour raison médicale. L’association lui a permis d’intégrer l’équipe des ateliers en mi-temps thérapeutique. « C’est une seconde vie. Ça m’a beaucoup aidé de faire partie d’une équipe quand on sort des difficultés que j’ai connues. Tout est cohérent car ce sont des valeurs auxquelles je suis attachée… On travaille ici parce que ça nous plait. On évolue en même temps que la structure. »

Sensibilisation et pédagogie
Et enfin, le dernier volet au cœur de l’activité de l’association est la sensibilisation et la pédagogie. Pour cela les ateliers ouvrent leurs portes régulièrement aux scolaires, étudiants en design, institutions, mais également au grand public. “Nous accueillons par exemple des collèges et lycées dans le cadre d’ateliers créatifs, ainsi que des bénévoles retraités afin qu’ils expérimentent par eux-mêmes la création de nouveaux objets avec de la récupération. Et nous travaillons avec les ITEP (Institut Thérapeutique Educatif Pédagogique) et les IME (Institut Médicaux-Educatifs), dans le cadre de programmes sur le long terme.“



Récupération des bâches publicitaires de la mairie de Bordeaux, transformés en sacs et contenants par des bénévoles retraités.
L’ESS, un modèle économique qui a l’avenir ?
L’association autofinance le maintien de son activité grâce aux ventes des objets recyclés et aux prestations d’aménagement proposées aux entreprises. Par ailleurs les locaux sont mis à disposition gratuitement par Bordeaux métropole. La structure bénéficiait auparavant d’aides en provenance de l’État et du département (aides à la création de postes, subventions pour des actions répondant à des appels à projet réalisés auprès des publics spécifiques). Certaines actions sont financées par des fonds européens comme le projet Ies Immersives, pour valoriser auprès des jeunes les nouveaux métiers du développement durable. Beaucoup d’aides ont malheureusement diminué depuis la suppression des emplois aidés. Face à un soutien public en baisse, et à l’impact d’un contexte international instable, l’ESS, modèle économique situé entre le public et le privé, peut-elle résister à ces nouveaux défis et s’imposer à l’avenir comme une nouvelle voie? Ces organisations pourront-elles conserver leur ADN ou devront-elles sacrifier à la nécessité de rentabilité, voire de profit pour mieux survivre, maintenir des salaires intéressants et attirer les vocations ? Il semble que ce soit l’enjeu majeur pour ces entreprises pas comme les autres! Et pourtant comme le rappelle Véronique Pratviel : “pourquoi ne pas préserver les ressources naturelles de la planète, alors qu’il y a déjà tellement d’objets et de matières qui sont produites et qui ne demandent qu’à retrouver une seconde vie auprès de nouveaux utilisateurs ? Cette conscience de préserver la planète crée une motivation supplémentaire auprès des personnes qui travaillent ici. Le domaine du réemploi solidaire est un modèle qui redonne du sens et des perspectives plus solidaires !”