Dans le cadre des 23èmes Escales du livre se tenait la conférence « la ville face au changement climatique », avec deux intervenants : Clémence de Selva, architecte-urbaniste qui travaille sur le projet urbain bordelais, et Stéphane Pfeiffer, adjoint au maire en charge de l’urbanisme, du service public de l’habitat et de l’économie sociale et solidaire. Chacun a pu donner sa vision pour relever ce défi.
Quel projet de société pour la ville de Bordeaux
La problématique est d’emblée posée par Stéphane Pfeiffer : « Comment au 21 ème siècle continuer de fabriquer des villes pour accueillir de la population supplémentaire à raison de 3 400 nouveaux habitants environ chaque année dans un territoire limité ? Il faut refaire une ville où tout le monde, jeune, moins jeune, homme, femme , français de souche ou issu de l’immigration, peut trouver sa place et s’en emparer. Le bien commun, c’est un espace, un lieu, un objet qui appartient à tout le monde. C’est un projet de société pour la ville de Bordeaux. »
Clémence de Selva insiste sur l’aspect « collectif » d’un territoire. Selon elle, « le bien commun, c’est les ressources naturelles certes limitées mais que l’on peut mettre en partage, en différenciant la propriété privée du droit d’usage. » L’architecte développe la notion de « sobriété foncière« , qui n’est pas contradictoire avec la construction. Elle encourage ainsi la production de logements, en s’appuyant sur « le bâti existant, les murs et les planchers que l’on a déjà , les dents creuses, les friches, les entrées de ville « .


Les dénominateurs communs : remettre des espaces verts et revégétaliser la ville
Concernant les grandes opérations d’aménagement figure le chantier Brazza. L’élu précise : « c’ est plus de 10 000 habitants. À terme, il y aura des grandes lanières vertes et la place de la voiture sera très limitée. Une parcelle de 4 hectares était en friche depuis plusieurs années, une forêt a poussé. Il a été décidé d’en conserver une partie. Celle-ci était constructible, mais la ville a racheté le bois rudéral, cet espace vert de 2 hectares, soit la moitié de la superficie. Ce n’était pas prévu dans le projet initial. De même à Bastide Niel, il y a des immeubles de 120 mètres de long. Les barres seront coupées en créant des espaces verts entre les barres, des squares, des fermes urbaines, et des jardins partagés. On ne peut plus faire des grandes ZAC. Il faut donc repérer des zones déjà artificialisées et faire des quartiers. Par exemple, en rendant inconstructible la moitié du parc du quartier de la Jallère qui représente 90 hectares. 45 hectares de prairies humides à l’est devaient être construits. On l’a basculé dans le PLU en zone nature. Le but est de créer un quartier de paysage. Les bâtiments existants seront réhabilités et transformés en partie en logements et les autres seront construits uniquement sur la zone déjà artificialisée et goudronnée. Tout le quartier sera réaménagé autour du paysage et non l’inverse. «

Les missions de l’urbaniste
Un urbaniste analyse, identifie les opportunités, conçoit le bâti pour répondre aux besoins du donneur d’ordre en respectant la cohérence de l’aménagement urbain à l’échelle d’un îlot, d’un quartier, d’une ville ou d’une agglomération et en créant un environnement concentré sur l’humain. Il est chargé de redessiner la ville en lui donnant plus de cohérence et de rééquilibrage.
Clémence de Selva expose son point de vue : « sur la question des grands projets, un raisonnement sur un changement d’échelle est à effectuer. Ils sont construits en centre ville autour des commerces et des services déjà existants sur des friches artificialisées. On n’a pas à refaire des routes, des écoles. C’est la question du juste dosage, de la juste densité« .
Écologie urbaine
Stéphane Pfeiffer rebondit : « Force est de constater surtout qu’il y a un certain déséquilibre entre les quartiers. Certains sont mieux équipés que d’autres en établissements publics ou en espaces verts. Il faut donc rééquilibrer, repérer les ilots de chaleur, créer des grandes places, des micro-forêts à proximité, ou des petits espaces de rafraichissement ombragés, capables d’accueillir la population et se retrouver sous les arbres. Il fait de plus en plus chaud, on vit donc davantage dehors. »



Récemment inaugurée, la place située à l’angle de la rue Laroche et de la rue du Lavoir servait de parking.
Clémence de Selva abonde : » en tant qu’architecte on ne fait plus de l’aménagement mais du ménagement, on doit prendre soin des ressources naturelles et humaines, en séparant les zones d’activités commerciales et revenir au droit à la ville. Plus de proximité, pouvoir se déplacer à pied, produire et non pas construire. Beaucoup de logements sont vacants, il faut juste une programmation de sous-utilisation du patrimoine. Les grands logements sont nombreux et sont sous-occupés. Les villes ont, soit des grands appartements, soit des petits. Il y a un juste milieu à trouver, afin de s’adapter aux besoins réels des ménages. »

Parallèlement aux conseils de quartier, une convention citoyenne pour le climat a été mise en place en 2023. C’est une force de proposition. Elle est composée de 100 personnes dont des volontaires et d’autres tirées au sort sur la liste électorale. Le 9 février 2024, les membres de la convention ont présenté au maire de Bordeaux leur avis sur » Comment mieux agir collectivement pour nous adapter à l’urgence climatique ».

Rencontre à la station Ausone avec Pierre Hurmic
En parallèle de ce débat le maire, Pierre Hurmic a pu récemment préciser les contours du projet urbain à l’occasion d’une rencontre à la station Ausone .

Pierre Hurmic : » Nous ne tournons pas le dos au passé, à la ville de pierre , à nos échoppes, à la cité portuaire et industrielle. Nous réinventons la ville à partir de ce qui est déjà là, en optimisant l’existant plutôt qu’en multipliant des grands projets spectaculaires et en diffusant des petits projets qui changent la vie des gens. C’est la sobriété, une vision humaniste et inventive de la ville qui place l’urbain au coeur de l’humain. Ce projet urbain consiste à investir beaucoup dans nos espaces publics, les végétaliser massivement, conserver nos espaces de nature pré-existants, et privilégier la réhabilitation au lieu de la construction neuve et ce, à chaque fois que c’est possible. Nous voulons aussi intégrer la production de logements sociaux qui soient en location ou en accession, faire travailler les acteurs locaux, développer les espaces nourriciers comme des jardins partagés ou des vergers. Ce projet doit être tourné vers l’avenir pour que nos enfants, demain, puissent grandir, jouer, flâner, aimer, se rencontrer, travailler, dans des rues respirables et dans un environnement vivable. »
À noter que beaucoup de chantiers en cours actuellement ne sont pas tous en adéquation avec le discours d’aujourd’hui mais ils ont été signés avant l’arrivée de la nouvelle équipe municipale en 2020.
B.R
