Moment de partage sur l’écriture journalistique, Cécile & Julie, de la librairie Le Passeur, reçoivent la journaliste Élise Costa : Mazan, un procès hors norme vu par une chroniqueuse judiciaire, mais avant tout et surtout par une écrivaine.
En 2021, Cécile Odorico et Julie Madela rachètent la Librairie indépendante Le Passeur située dans le quartier de La Bastide à Bordeaux. Ancrées dans le quartier, elles ont fait de leur librairie un acteur culturel proposant des rencontres, animations et dédicaces.

Le 18 juin dernier (aucun rapport avec l’appel bien connu !), les deux libraires recevaient la journaliste et écrivaine Élise Costa pour une rencontre publique. Au menu, Écrire Mazan, l’histoire du procès de la lâcheté des hommes.
« Nous organisons des rencontres avec des auteurs ou des autrices que nous aimons, sur des textes que nous avons portés. On ne se force à rien. Et là, l’éditeur nous a fait la proposition de cette rencontre, que nous avons accepté naturellement » raconte Cécile pour expliquer le fonctionnement de la librairie. Choix assumé, le site de la librairie annonçait : Écrire Mazan est à la fois un carnet de bord, un journal d’observation, un regard critique sur ses articles publiés sur slate.fr, un texte passionnant dans les coulisses d’un procès déjà historique !

Public de 20 personnes dont 4 hommes…
Dans une librairie, où se sont retrouvés une vingtaine de lecteurs, faisant face à Élise Costa, seuls quatre hommes se sont assis… hasard ou révélateur de notre époque ?
Cécile présente rapidement Élise Costa. La journaliste connaît bien Bordeaux, sa famille habite actuellement à deux pas de la librairie de Cécile et Julie. Devant ce public acquis, elle explique, « J’ai fait mes études de droit à Bordeaux, à l’université Montaigne. Ensuite, j’ai suivi des cours de criminologie *** à la fac de Toulouse. J’avais besoin de me sentir légitime encore un peu plus. Et après j’ai commencé à suivre des procès ». Revenant sur son parcours, elle précise qu’elle n’a pas fait d’études de journalisme, « j’ai commencé à écrire sur internet quand c’était possible, quand il y avait l’espace et voilà, j’étais au bon endroit au bon moment. C’était l’époque où Internet explosait, et notamment les médias s’y mettaient de plus en plus. Et il n’y avait pas tous les systèmes d’abonnement comme on fait aujourd’hui. Tout était gratuit. Et donc, j’ai commencé à écrire comme ça, puis on m’a rémunérée… ».
*** La criminologie est une science interdisciplinaire qui vise à mieux comprendre et traiter le phénomène criminel.
À partir de là, Élise Costa publie Comment je n’ai pas rencontré Britney Spears pour expliquer ce qu’est un journaliste de faits divers. Et elle ne s’arrête plus d’écrire. Tout s’enchaîne, elle lance les chroniques judiciaires de Slate.fr pour donner à voir les procès judiciaires sous un autre angle. Suit un podcast sur Arte radio, Fenêtre sur cour où elle nous partage sa vie de chroniqueuse judiciaire au quotidien. Puis elle publie des articles sur des faits divers qui ont marqué leur temps, « j’aime les coulisses des affaires, donner à voir pourquoi on choisit un mot plutôt qu’un autre, pourquoi on commence un article de telle ou telle manière, surtout sur des faits comme ça qui sont très particuliers. J’ai voulu montrer qu’il y avait aussi toute une réflexion sur l’écriture. »

En réponse aux questions du public sur son parcours journalistique, elle précise, « Sans connaître les codes du journalisme, j’ai fait beaucoup d’erreurs au début, j’ai beaucoup appris sur le terrain, et même encore aujourd’hui je pense qu’il y a des choses que je ne fais pas comme ceux qui ont appris à l’école et fait des stages en rédaction. »
Affaire Mazan ?
Très vite une question est dans toutes les bouches présentes dans la librairie : affaire Mazan… pourquoi pas affaire Pelicot ? Tout simplement parce-que « tout le monde pensait que le procès se tiendrait à huit-clos, et que dans ce cas-là, pour protéger les victimes on ne donne pas leur nom. Et ce nom était aussi celui de l’accusé. D’où le terme d’affaire Mazan. » détaille l’autrice.
Revenant sur le déroulé du procès, Élise Costa continue devant un public buvant ses paroles, « tout de suite j’ai compris que le procès allait avoir une dimension très médiatique, et même au-delà de ça, une portée internationale ». La journaliste explique « j’ai fait ma demande d’accréditation auprès du tribunal d’Avignon, et quand je suis arrivée nous devions être une trentaine. Et puis jour après jour, on voit de plus en plus de gens arriver, beaucoup de médias étrangers arrivent aussi très vite. Même des journalistes du New York Times. » Et elle enchaîne les anecdotes, expliquant comment la chancellerie a été très vite débordée par la dimension prise par ce procès devenu hors norme, « convaincue que le procès se déroulerait en huis clos, rien n’avait été anticipé. Le tribunal est rapidement trop petit, il faut imaginer qu’il y a 51 accusés qui comparaissent, accompagnés de leurs avocats, et ces personnes doivent être présents les trois premières semaines au moins pour ceux qui comparaissent libres. Une salle de visio a été ouverte en urgence pour la presse et les familles qui souhaitent suivre l’affaire. Mais difficile de faire le travail de chroniqueur judiciaire, une seule caméra suivait le procès, d’habitude nous avons un angle sur l’accusé, un angle sur la Cour, un angle sur le public, mais là nous avions juste un angle, c’était sur le président et donc c’était très embêtant parce que nous, on a besoin de voir les témoins ».
Élise Costa est intarissable pour raconter le procès par la petite histoire, ce qui l’intéresse c’est de mettre en avant le côté humain.
La journaliste décrit la vie des chroniqueurs judiciaires lors d’un procès, « on est loin de chez nous, on est dans la salle d’audience de 08h00 du matin jusqu’à parfois 21h00. Il y a donc des confrères et des consœurs avec qui on vit, on mange, on respire, alors on a besoin de débriefer et de confronter nos expériences. Heureusement qu’il y a une énorme confraternité, mais c’est spécifique au monde judiciaire ». Et donc, se préparer à affronter un long procès avec parfois des moments difficiles est important. La journaliste explique : « je me suis préparée avec un psychologue, pour anticiper certaines choses, pour éviter que certaines phrases manquantes ne tournent en boucle dans la tête. Cette approche de la préparation avec un psychologue a été initiée par l’AFP, pour ses correspondants de guerre, et ensuite a été généralisée à tous les journalistes de l’AFP ».
Elle explique : « Regarder ces images. Toujours les mêmes. Cela m’a marqué, beaucoup marqué, les témoins à la barre aussi. Dès qu’un avocat posait des questions, ils avaient cette remarque : “vous avez regardé les images ?”. Il faut imaginer ce que cela représentait, même les experts en toxicologie avaient cette phrase dans leur rapport, et c’est quelque chose qui n’arrive jamais d’habitude. »

La journaliste continue à partager ses méthodes de travail, elle fait part de ses interrogations et de ses démarches : « comment couvrir un procès avec 51 accusés ? Il est impossible de parler de tout le monde. »
Tout le monde connaît l’histoire de Mazan et comment elle a débuté. Dominique Pelicot est surpris dans un supermarché en train de filmer sous les jupes de plusieurs femmes. Le vigile l’interpelle, et tout s’enchaîne, plaintes et saisie des deux téléphones de Pelicot par la police. Dans un des téléphone le chargé de l’enquête tombe sur des échanges avec d’autres prévenus, et il commence à tirer le fil d’une affaire tentaculaire débouchant sur un procès inhabituel.
Alors elle trouve rapidement l’angle de ses papiers, « je me suis dit que bien sûr j’allais faire un papier sur cette femme, Gisèle Pelicot, à qui son mari n’avait laissé aucune chance. Pour comprendre son rapport avec l’accusé, avec qui elle a vécu 50 ans sans se douter de rien. Comprendre comment elle dit ne pas le détester comme les autres accusés, mais avoir un détachement vis-à-vis de cet homme… avec une certaine forme de dissonance cognitive. […] Gisèle Pelicot attendait ce procès, elle avait des choses à dire, beaucoup de choses à dire depuis 4 ans. »
« Ce sont les personnages qui m’intéressent »
En partant de ses papiers, portraits publiés tout au long du procès, Élise Costa sait déjà comment elle va structurer son livre. Angle social, angle des violences sexuelles, angle des violences incestueuses… Le premier chapitre sera consacré à la victime Gisèle Pelicot, et le dernier à l’accusé Dominique Pelicot, être complexe, être double. Et entre les deux, elle a prévu de parler des parties civiles, « la famille. Cette famille comment est-elle ? Comment s’en sort-elle ? Quelles sont ses relations ? La déflagration a dû être terrible pour cette famille qui a attendu 4 ans, 2 ans d’instruction et 2 ans d’attente du procès. » Cet angle journalistique lui est venu en entendant une interview de Caroline Darian, la fille du couple Pelicot, qui parlait « de l’image du père, de l’image de la mère, et de la différence de perception de Dominique Pelicot entre elle et sa mère. J’ai senti que, là, se jouait quelque chose de profond dans cette famille. »
À travers son approche sociétale – qui est plus qu’une histoire de famille – le livre a une autre teneur qu’un simple compte-rendu de procès, et traite des violences sexuelles à tout âge de la vie. Et Elise Costa de conclure « c’est un problème dont il faudrait vraiment que notre société s’empare, et fasse en sorte d’améliorer les choses. »

Les 20 personnes présentes ont longuement applaudi cette belle intervention empreinte de beaucoup d’humanité.
Publications d’Elise Costa
- Comment je n’ai pas rencontré Britney Spears, Rue Fromentin 2011 (ISBN 978-2953353815)
- Mystères d’écrivains : 50 histoires secrètes et insolites, Armand Colin, 2018 (ISBN 978-2200623081)
- Les Nuits que l’on choisit, Marchialy, 2023 (ISBN 978-2381340395)
- Écrire Mazan, Marchialy, 2025 (ISBN 978-2-38134-066-1)
(Source Wikipedia)